—Et, en somme, l’armée n’est faite que de fils, d’époux, de fiancés, de frères, car il n’est pas d’homme, je pense, qui ne soit l’un ou l’autre, s’il ne possède pas en même temps deux ou trois de ces titres...

—C’est abominable, effrayant! dit Viéra en se prenant la tête dans les mains et restant ainsi quelque temps accablée.

—Alors, tu n’es pas une brave, toi? interrogea Madeleine en la touchant du doigt. Tu n’encouragerais pas ceux que tu aimes à voler au secours de la patrie?

—Non, non, non! mille fois non! cria Viéra dans un premier mouvement de révolte. Et pourtant... ajouta-t-elle un instant après.

—Ah! tu vois! Tu hésites déjà, cela veut dire que tu te rends. Le patriotisme est le plus noble des sentiments et, par sa noblesse même, il arrive à primer tous les autres; car le cœur de l’homme, quoi qu’on en dise, est encore assoiffé de ce qui est digne et grand. Nous ne savons pas combien nous aimons la terre qui nous a vu naître; comme nous ignorons souvent aussi à quel point nous chérissons les êtres familiers qui nous entourent, parce que la sécurité dans laquelle est plongée notre affection l’endort. Mais qu’un danger immédiat vienne à la rescousse, alors avec quelle frénésie de lionne défendant ses petits elle s’éveille et se dresse!... Lorsque j’étais plus jeune et que je vivais paisiblement en France, entre mon père que je trouvais bien sévère et ma mère qui, maladive et faible, s’occupait très peu de moi, je rêvais d’aventures, de pays inconnus; j’enviais parfois les jeunes filles de mon âge dont les parents me semblaient plus tendres et meilleurs que les miens... Mais quand papa fut emporté en trois jours par une congestion cérébrale, lorsque deux ans plus tard maman, toujours languissante, mourut de consomption, et que, pour gagner plus facilement ma vie,—charge qui m’incombait à moi seule désormais,—je dus quitter la France et habiter un pays étranger, de quels regrets mon cœur se déchira alors!... Je compris que j’aimais passionnément, sans que je m’en fusse bien rendu compte, ce père si parfaitement bon sous son apparence taciturne, cette mère si faible de santé qu’elle n’avait que la force de me chérir au plus intime de son être et de regretter—elle me le dit avant de mourir—son impuissance à s’occuper de moi; cette belle France qui me semblait monotone, parce que sa douceur discrète m’enveloppait depuis le premier souffle de ma vie, et qu’elle apaisait mes élans d’enthousiasme de son harmonie régulière... Je compris qu’il n’est pas de plus grande détresse que d’être orpheline, et que la peine d’exil qui m’avait semblé bien anodine, appliquée aux illustres disgraciés d’État dont l’histoire m’apprenait les noms, était la plus cruelle que l’on pût inventer!... Oui, ma chérie, tout en aimant profondément la Russie, surtout maintenant que la chaude affection de ta famille—ici Madeleine rougit un peu—me la fait considérer comme une seconde patrie, si je ne pouvais, une fois tous les deux ou trois ans, aller revoir ma chère France, où je n’ai plus guère, pourtant, de parents ni d’amis, je deviendrais physiquement malade de chagrin. Ceci m’est arrivé la première année de mon séjour à l’étranger. J’étais alors en Autriche. Je souffris de nostalgie si intense que je dus m’aliter plusieurs jours, et ne recouvrai la santé que quand je fus certaine de pouvoir retourner dans mon pays pour quelques semaines. C’est qu’il m’était difficile en ce temps-là de me payer un pareil luxe! Je n’étais pas riche... fit Madeleine en souriant. Maintenant non plus, c’est vrai; mais au moins un petit voyage ne fait plus si peur à ma bourse!...

—Tu répètes toujours que tu n’es pas riche, dit Viéra, et pourtant tu parais être plus qu’à ton aise. Tu es très bien habillée, tu reçois un tas de revues et de journaux, tu fais de chics cadeaux à tes amis (pour employer un terme cher à tes compatriotes), enfin tout cela coûte!

—Pas tant que tu ne crois. Je suis pratique, j’ai beaucoup d’ordre, cela, tu me le concéderas, je porte mes toilettes très longtemps et sais les embellir moi-même de broderies, de bouts de dentelle qui ont déjà servi, leur donner un tour coquet...

—C’est vrai. Et ce talent n’appartient qu’aux Françaises. Vois comme la plupart d’entre nos femmes sont fagotées!

Mlle Burdeau ne put s’empêcher d’approuver.