«Ce qui se passa alors, il est difficile de l’écrire!... La mer devint entièrement blanche d’écume; elle bouillonnait sous les projectiles. On n’entendait pas le commandement. On donnait des ordres aux soldats en leur criant à tue-tête dans les oreilles, et l’on voyait qu’il était impossible de dominer cet abominable bruit. Plus de cent cinquante canons jouaient cette bataille, semant partout la destruction et la mort. La vapeur, la fumée, la poussière aveuglent; l’effroyable grondement des projectiles déchire les oreilles; en un mot, le combat est une orgie inouïe et sauvage!
«Tout à coup, un terrible cri de douleur retentit. Un éclat d’obus a enlevé le nez d’un soldat. Du sang... les infirmiers... les brancards de la Croix-Rouge... Je sens que l’on me touche le bras, je me retourne. Un soldat très pâle me regarde d’un air dément, ses lèvres se meuvent comme s’il voulait parler; il fait des efforts surhumains pour me dire quelque chose, mais ne peut y parvenir. Enfin, il me montre du doigt le bas de la montagne. Je comprends qu’il s’est passé quelque chose à l’endroit où une petite batterie de canons-revolvers, située juste au-dessous de nous, lançait par minute environ mille deux cents balles.
«Je descends au plus vite, et vraiment, ici, le diable s’en mêlait!
«Au milieu de la batterie et des servants, un projectile a éclaté. Un soldat gît, le ventre déchiré; un autre a la tête aplatie; un troisième marche lentement, soutenu par deux camarades. Un canon d’acier est brisé comme une paille. La vue est poignante! Et du sang, partout du sang!... J’ordonne d’emporter les cadavres, et je remonte à ma batterie.
«Là, comme auparavant l’enfer règne...
«Et pourtant, la bataille aussi eut sa fin... Les Japonais se retirent, la fumée se dissipe, et le soleil brille de nouveau... Mais sur quoi tombent ses rayons! Ah! si tu avais vu nos infortunés croiseurs! Dans quel état on dut les remorquer! Ils étaient criblés de blessures. Les matelots, les femmes, les soldats, les officiers pleuraient! Quatre de nos navires, le Poltava, l’Askold, le Diana, le Novik étaient tellement endommagés qu’on fut obligé de les remiser au centre du port. Mais les Japonais aussi avaient reçu leur part, car l’on vit distinctement que deux de leurs vaisseaux étaient légèrement endommagés, et trois très grièvement. Comme nous, ils avaient dans les quatre-vingts morts ou blessés...»
Ici finissaient les détails concernant le premier assaut devant Port-Arthur. Viéra interrompit sa traduction.
—Ah! les braves, fit-elle, les braves! Mais, Madeleine, que de souffrances! que de désolation! Que la guerre est donc cruelle!
—Et cependant, tu le vois, les soldats y marchent vaillamment; les officiers n’ont pas un mot de regret lorsqu’ils y sont appelés. Bien plus, des milliers de jeunes gens riches et habitués à une vie facile s’enrôlent sous les drapeaux comme volontaires.
—C’est un sublime dévoûment, mais l’horreur de la guerre n’en reste pas moins la même. Oh! quand on songe qu’un fils, un époux, un frère, un fiancé, peut être exposé à des dangers comme ceux dont nous venons de lire le récit, quelle pitié!