«Et en effet, le matin, l’amiral Togo revient avec une escadre renforcée de six croiseurs et de six navires de guerre.

«Nos vaisseaux, sous les ordres du vice-amiral Stark, se rangent en ordre de combat, protégés par les forts de Port-Arthur. Nous avons treize grands navires et quinze torpilleurs. Lorsque l’ennemi est à environ huit mille mètres, le premier coup de canon résonne et donne le signal de la bataille, qui s’engage des deux côtés avec acharnement.

«Les Japonais ont le plus à souffrir à cause du feu des forts. Pourtant, ils s’avancent bravement, semant la mort et les dégâts.

«Notre pauvre batterie est sans cesse couverte d’éclats de grenades. Les engins meurtriers font un bruit infernal, et, à cause de la trépidation qu’ils produisent, tout le monde gagne de violents maux de dents. Sans doute les nerfs des oreilles étaient-ils irrités outre mesure.

«Personne ne pense à la mort. Avec la première grenade qui tombe sur notre batterie, s’envolent les souvenirs, les souffrances, les songes... Le spectacle est grandiose! La journée est claire et chaude, la mer est irisée de scintillants reflets, on croirait voir les vibrations de l’air... A l’horizon lointain se dessinent des points vagues... ils grossissent... ils s’approchent... Un, deux, trois... quinze!

«Les points sont alignés, toujours plus près et plus près, gris au commencement, à présent bruns. Ils sont encore loin...

«Tout à coup, un petit nuage blanc. Boum!... Nous attendons avec impatience de voir où tombera le projectile. Notre batterie est disposée sur un rocher qui surplombe la mer. A nos pieds se trouve le vaisseau-amiral, le Peresviet. Le projectile tombe à côté de lui, fait rejaillir l’eau qui scintille au soleil, et retombe sur le pont.

«Les matelots se reculent... De nouveau, un nuage!... Le projectile siffle au-dessus de nos têtes. Derrière, sur la montagne, une effroyable explosion se produit... Un troisième nuage!... Une attente fiévreuse... Je vécus cent vies dans cette seconde. Mon corps était devenu comme impondérable: dans mon cœur une angoisse, dans ma tête une question: «Comme ils tirent si bien, cela arrivera peut-être sur notre batterie?...»

«Le projectile éclate juste contre la paroi de notre rocher.

«Ce coup fut pour nous le signal. Dix batteries de la terre ferme et tous les navires répondent à ce salut.