«Le soleil couchant, commença Viéra, éclairait la flotte russe assemblée en trois rangs.»
—Tu comprends, c’était le soir du 26, interrompit-elle en relevant la tête...
—Oui, oui, va...
«Du navire amiral, un coup de canon donne, comme d’habitude, le signal de baisser le drapeau de guerre, tout blanc, avec une croix de Saint-André bleue. Le son perçant du fifre convoque les gens de chaque vaisseau sur le pont, et en présence des officiers et des hommes qui présentent les armes, le drapeau se baisse avec le cérémonial prescrit. A six heures, les gens ont soupé, et quand ils finissent de chanter la prière du soir, le fifre, jouant derechef, annonce qu’après le travail du jour l’heure du repos est arrivée. La vie sur le navire semble morte. Seuls, les pas cadencés du veilleur qui, de temps en temps, jette un regard sur l’eau éclairée par le projecteur, rompent le silence. A droite, à l’ouest, la gerbe de lumière du phare... De la ville arrivent les bruits confus de la nuit qui commence... Personne ne soupçonne l’approche de l’ennemi. L’officier vigie du croiseur Pallada, impatienté de ce calme, s’entoure plus étroitement de son manteau pour se mieux préserver du froid.
«A onze heures trente sept minutes, à travers la lumière du phare, dans la direction de Liaotchang, il remarque pourtant quelque chose d’anormal. Il ordonne alors de diriger le réflecteur de ce côté, et voit s’approcher un torpilleur non éclairé, suivi de trois autres qui se retirent immédiatement du rais de lumière, et regagnent les ténèbres. Comme tout cela ne lui dit rien de bon, il informe le capitaine de ce qu’il a vu...
«Les torpilleurs découverts s’approchent maintenant avec une grande vitesse, et le premier lance une torpille, mais qui passe à côté du croiseur, sur la gauche, sans l’atteindre. La sonnette d’alarme retentit dans la nuit silencieuse, appelant les gens aux armes, et attirant l’attention de l’escadre contre le danger qui s’approche... Les canons des croiseurs crachent une grêle de projectiles contre les torpilleurs japonais qui, de leur côté, lancent encore trois torpilles contre le Pallada. Une d’elles atteint le croiseur au milieu du bâbord, non loin de l’endroit où se trouve la machine. Le Pallada se soulève et se penche sur le côté comme mû par un ressort lentement détendu... On fut obligé d’éteindre le feu qui se montrait dans la cale au charbon, opération durant laquelle quatre matelots furent asphyxiés et un cinquième tué par un éclat de fer.
«Le Pallada, pour éviter le danger de couler, se rapprocha de la côte, où l’on pourrait réparer la brèche que la torpille lui avait faite.
«Sur ces entrefaites, les cuirassés Retvisan et Tsésarevitch furent atteints à leur tour. Le Tsésarevitch souffrit le plus et, en s’approchant du bord, dut faire un signal pour qu’on lui envoyât des canots.
«A deux heures du matin, les Japonais, ayant fait l’assaut trois fois en suivant, se retirèrent, poursuivis par les croiseurs Askold et Novik.
«A trois heures, la lune jaunâtre éclaire les navires russes sur lesquels personne, tu le penses bien, ne songe à se reposer de crainte d’un nouvel assaut.