—Madeleine! Madeleine!...

Ce cri de détresse retentissait cent fois par jour, et cent fois lui répondait un regard navré et profond qui semblait dire: «Et moi, ne souffré-je pas? N’ai-je pas les mêmes angoisses et les mêmes inquiétudes que toi?»

Quand arrivait le journal, une lettre, un télégramme, tous les cœurs se mettaient à battre avec une violence insupportable; les joues devenaient pâles, et les mains n’osaient se tendre pour rompre les cachets... On se signait; puis, avec un nuage d’inquiétude qui obscurcissait la vue, les dépliant enfin, on en lisait le texte... Rien encore de personnel, cette fois! On respirait!... Mais quand les pages tant redoutées faisaient pressentir un désastre patriotique, sous les paroles cauteleuses et les fleurs de rhétorique du compte rendu, quelle ardeur soudaine d’héroïsme et d’abnégation enflammait les cœurs de Tatiana et de sa fille!... Inconscient égoïsme par lequel ont passé toutes les mères et toutes les amantes!... Puisque personne des leurs n’était en jeu, elles désiraient que la guerre continuât, que les combats devinssent plus sanglants pour être plus glorieux; que les hécatombes de héros se multipliassent pour que l’invincible patrie triomphât cette fois-ci encore!...

—Maman! une lettre d’Odessa.

—Donne, enfant.

Et les regards des yeux inquiets se croisent; les joues redeviennent pâles, les cœurs tressaillent comme chaque fois que l’hôte angoissant, nommé le Nouveau, se montre...

—Grâce à Dieu, rien encore aujourd’hui, murmurent ensemble la mère et la fille, rassurées par les premières lignes de l’épître.

—Made, il faut que je te traduise cela mot à mot, dit Viéra à Mlle Burdeau quand elle eut fini de lire; que c’est intéressant! Un fragment de lettre qu’un ami de Serguié, témoin de la première attaque de nos vaisseaux à Port-Arthur, lui écrit. Viens dans ma chambre.

Installées dans l’asile discret qui semble aménagé pour servir de refuge aux causeries confidentielles et aux lectures profondes, les jeunes filles recueillies s’apprêtent, l’une à traduire, l’autre à écouter les exploits des héros des deux races, qui se heurtèrent dans la nuit mémorable du 26 au 27 janvier devant Port-Arthur, comme les nuages attirés par des courants contraires, exhalant, eux aussi, leurs tonnerres et leurs foudres!