Aussi, quel réveil pour la ville, lorsque éclata la première des treize torpilles lancées par les Japonais contre les croiseurs russes! Et quelle agitation intense dans tout le gigantesque empire, lorsque les dépêches du matin annoncèrent l’attaque de Port-Arthur que les journaux n’eurent garde, pourtant, de présenter comme aussi désastreuse qu’elle le fut en réalité!
Les Russes, cependant, étaient pleins de confiance dans l’issue de la guerre. Habitués à vaincre, ils ne voulaient pas admettre que les «nains», les «sauvages», les «singes jaunes», comme le peuple appelait les Japonais, les vainquissent à leur tour...
Les organes de la presse, remplis de mensongères nouvelles, ne relatèrent jamais exactement les faits. Si un navire de guerre russe avait coulé, il n’avait reçu qu’une légère atteinte et était en réparation dans les chantiers; si, par contre, un navire japonais n’avait souffert que d’une éraflure, il était, d’après les journaux, gravement endommagé et hors d’état de combattre. Parfois, la nouvelle d’un désastre, émanant de source privée, venait assombrir les fronts; mais l’abattement ne durait point. Dédaigneux, les Russes répétaient: «Eh! que signifie une défaite partielle; toutes les guerres n’en doivent-elles pas compter?... D’autant plus éclatante sera la victoire!»
Hélas! et la victoire n’arrivait pas... Deux ou trois fois les journaux rapportèrent un succès qu’ils grossirent de toute leur éloquence officielle; des manifestations enthousiastes s’organisèrent dans les rues (instiguées, le bruit s’en répandit plus tard, par les autorités des villes qui voulaient, à leur tour, donner le change au peuple); l’hymne national retentit dans sa solennité mélancolique; des hourrahs furent criés à tue-tête, des actions de grâce au dieu des combats se chantèrent en chœur dans les églises. Touchante, mais dangereuse illusion qui sombrait le soir à la réception de dépêches aux nouvelles officieuses,—et pourtant alarmantes,—ceci, chacun le sentait vaguement dans son for intérieur, sans vouloir l’exprimer...
Quoique la datcha de Vodopad ne fût habitée que par des femmes, tout ce qui touchait à la guerre y était suivi avec une fiévreuse anxiété. D’abord, parce que le patriotisme n’a pas de sexe; ensuite, parce qu’elles savaient bien, les aimantes et pitoyables créatures, que les affections de famille, les liens de l’amitié et d’autres sentiments plus doux encore, sont redevables d’un sanglant tribut à la lutte héroïque et cruelle qui défend la grandeur de la patrie menacée...
Elles murmuraient tout bas les noms chéris que l’ordre d’un chef, le classement de la mobilisation, la soif du dévoûment, pouvaient appeler à la sinistre gloire: Serguié... Evguénï... Vadim... et, combattant vainement une faiblesse qui leur semblait honteuse au milieu de la poussée d’héroïsme qui soulevait en ce moment la Russie tout entière, leurs cœurs frissonnaient d’angoisse et de frayeur.
—Madeleine, disait tout bas Viéra à son amie, ah! Madeleine! s’il allait partir, lui; si, sans être forcé par un ordre supérieur, il allait s’engager dans l’armée de Mandchourie comme volontaire, de quel remords se compliquerait alors mon sacrifice! De quel effondrement piteux s’anéantiraient mes belles résolutions!... Oui, je sens que de le savoir courir vers la mort en me croyant infidèle, rien ne pourrait m’empêcher de lui crier mon amour et de nouvelles promesses!...
—Ne va pas ainsi au-devant de l’avenir, ma chérie, répondait la Française. Si Dieu a des desseins sur toi, il les accomplira envers et malgré tout. Attends et espère...