XIII

DURANT les quelques semaines qui suivirent les fêtes de Noël, nul événement marquant ne vint rompre la monotonie de la vie à Vodopad.

Monotonie tout apparente, il est vrai, car chacune des habitantes de la datcha ne portait-elle pas en elle-même autant d’impressions et d’aussi mouvementées qu’il en faudrait pour écrire plusieurs livres?...

Quelles que fussent ces impressions, du reste, toutes devaient s’effacer au commencement de l’année 1904 devant la nouvelle solennelle et tragique qui, dans la nuit du 26 au 27 janvier (Date russe vieux style), éclata sur tous les points du vaste empire, balayant de ses flammes brûlantes tout ce qui n’était pas héroïsme exalté et séculaire patriotisme aux cœurs croyants des sujets du tzar.

La guerre était déclarée entre le Japon et la Russie!

Certains que les négociations échangées depuis le 30 juillet 1903 entre les deux pays finiraient par s’arranger diplomatiquement, ignorants des lenteurs exaspérantes que leur empereur mettait dans ses réponses aux exigences du Mikado, mal renseignés par les journaux sur les prétentions des Nippons, s’imaginant que le départ de l’ambassadeur du Japon pour Berlin, le 24 janvier, n’était qu’une ruse, un incident négligeable qui ne devait les alarmer en rien, les Russes étaient plongés dans une sécurité trompeuse.

Quand, dans la nuit du 26 au 27 janvier, l’escadre de l’amiral Togo, composée de douze vaisseaux de guerre et de quelques torpilleurs, dépassa le port chinois de Chi-fou et s’approcha silencieusement de la baie qui défend Port-Arthur, la ville forte, elle-même, dormait, les vaisseaux de ligne et les croiseurs chargés de défendre son port imprudemment baignés par les rayons du projecteur électrique placé sur le navire de surveillance, et la mer éclairée par le phare de la côte, comme pour montrer le chemin à l’ennemi!