Au milieu d’une tache claire que la mousse plus drue fait sur le sol à cet endroit, entre les troncs zébrés de cinq bouleaux pleureurs, un mince filet d’eau, s’échappant de la fissure d’une roche,—venue là, on ne sait d’où,—retombe en gazouillant dans une coupe de silex, pulvérisant au vent ses gouttelettes brillantes. C’est la Source, grâce espiègle de la forêt, qui dérobe au ciel un morceau de son azur, et raconte à l’oreille des passants les secrets des Roussalki...

Quand Sacha eut atteint l’oasis minuscule de son désert peuplé, elle s’arrêta enfin. D’une main prompte elle défit les rubans de ses sandales, ramena ses tresses sur le sommet de sa tête en les fixant par un lien de fougère, laissa glisser sa robe le long de son corps souple, et debout sous la clarté du ciel, chaste et nue dans sa pudeur sans voiles comme un marbre aux lignes pures, elle puisa l’eau de la vasque dans ses paumes creusées et la fit couler lentement le long de ses épaules.

Chaque fois que la fraîcheur du clair liquide serpente sur sa peau en caresses humides, un frisson d’infinie volupté secoue le corps de l’idole et fait glisser dans ses prunelles glauques les fauves lueurs qui leur sont coutumières...

La douche finie, les petits pieds recalés à nouveau sur les semelles nattées, le corps tout ruisselant d’eau, enveloppé de la sommaire robe blanche qui fait songer à un vêtement antique, Aleksandra, sans s’inquiéter de faire la réaction, se couche de tout son long sur le tapis de mousse trop fraîche, appuie ses coudes sur le rebord de la vasque et, le menton posé sur ses deux mains ouvertes, elle semble demander au grand œil clair, dans lequel se mire l’azur du ciel, le secret des pensées lourdes écloses sous son front...

Longtemps, longtemps elle reste là en cette pose songeuse, son pâle visage reflété dans la source limpide, si immobile que les lézards ont cessé de s’épeurer et la regardent sous leurs paupières qui clignent; si silencieuse que les oiseaux ont repris leurs chansons et viennent boire dans la coupe que ses yeux interrogent... Et la douce ivresse du matin l’environne...

O pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds d’argile, qui donc oserait la déchiffrer, l’énigme de ton regard changeant, de ta bouche têtue, de ton front obsédé?... Qui donc?... Pas même la Vie qui est là près de toi, le doigt posé sur ses lèvres de sphynge, et qui, prise de pitié pour la misère que ses mains t’ont forgée, veut du moins maintenant qu’elle te reste inconsciente!... Ne demande à personne le secret de ton âme, ô pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds d’argile, car personne, non, personne, si dénué de pitié que soit le cœur des hommes, n’oserait te l’apprendre!


III