—Tu n’attends pas Danilo? Il est allé chercher du thé dans la lafka; il sera ici dans un quart d’heure au plus.
Le fin visage se crispa d’impatience.
—Laisse-moi tranquille avec ton Danilo.
—C’est qu’il a appris pour toi un si bel air de balalaïka! Ça fait comme ça: tu, tu, tu... la, la, la, la, la... tu, tu, tu...
Sans plus répondre, Aleksandra arrachait de ses mains fiévreuses une touffe de clématites, tourmentait un instant les tiges des fleurs entre ses doigts, puis les piquait dans ses tresses dénouées. Cela fait, elle tourna le dos à Evlampia, rejeta d’un mouvement brusque de la tête ses nattes en arrière, et s’éloigna de l’isba en faisant craquer sous ses sandales les brindilles de bois mort dont le sentier était jonché.
—Au revoir, ma gentille, lui cria la pauvre vieille femme résignée.
O cœurs russes! humbles cœurs des humbles russes! qui vous donnera le rayon de miel des douces paroles, la claire lumière des regards amis?... Qui partagera avec vous le pain et le sel de la fraternité, pauvres cœurs humbles des humbles Russes?...
Arrivée de nouveau à l’allée des noisetiers, au lieu de reprendre le chemin qu’elle a suivi pour se rendre de la villa à la maisonnette d’Evlampia, la jeune fille s’enfonce à gauche sous le dôme des branches grêles, puis, ayant ainsi marché pendant quelques minutes, s’engage à travers la forêt sans le secours de sentiers ni de routes.
Les fougères aux feuilles tendres, touffues comme des buissons, caressent ses jambes sans bas que la robe relevée très haut découvre; entre ses sandales et la peau de son pied nu des barbes de mousse se glissent et le chatouillent gentiment; des baies mûres, accrochées au passage par les cheveux, s’éparpillent sur ses tresses qu’elles font ainsi ressembler aux chevelures chargées de joyaux des filles de l’Orient... Un cri jaillit de l’arbre, une flèche emplumée passe, et, dans l’entrelacement des plantes menues dont le sol est feutré, des lézards filent par zigzags, poursuivant les bestioles qui deviendront leurs proies. C’est l’ivresse sans nom du matin; l’inénarrable accord de splendeur et de paix dont la forêt est faite à l’aube.
Mais voici qu’un charme inattendu vient s’ajouter à tous les autres charmes...