Katia, domptée par la voix impérative de sa cadette, fit suivre à ses yeux la direction que leur imposait le geste de Viéra, et voici ce qu’ils virent:
Vêtue comme elle l’était invariablement depuis le jour où sa folie s’était catégoriquement révélée aux siens, du costume des paysannes ruthènes, Sacha, marchant très vite, arpentait en tous sens une large plate-bande préparée pour recevoir des semis.
Sans doute, se racontait-elle à elle-même une histoire bien joyeuse, car les deux sœurs la voyaient rire, hocher la tête, faire de grands gestes avec les bras, rejeter son buste en arrière ou se pencher très fort comme pour mieux déployer son exhubérante hilarité...
Tout à coup, mue par un dernier spasme de gaieté plus démonstratif encore que les autres, la folle se laissa tomber à terre; resta pendant quelques instants étendue de tout son long au milieu de la plate-bande; tressaillit deux ou trois fois encore de frissons violents; puis elle se remit debout dans le désordre occasionné par sa chute, sa couronne glissée tout de guingois sur le côté de sa tête, les rubans de ses tresses dénoués et froissés, deux larges plaques de terreau noir sur son tablier à fleurs, à la hauteur des genoux.
«Seigneur!» laissa échapper Katia dans un souffle...
Pâle de saisissement et d’horreur, la jeune femme, depuis le commencement de cette scène, était restée à côté de sa sœur, la main retenue dans la main de celle-ci, sans qu’elle songeât à l’en dégager, les yeux rivés sur le point du jardin où elle voyait, pour la première fois, s’affirmer d’une façon si précise la démence d’Aleksandra.
—Oh!...
—Regarde, regarde encore, fit Viéra impérieuse!
Sacha ne riait plus. A sa gaieté débordante avaient succédé une complète immobilité, d’abord, puis une colère qui grandissait de seconde en seconde,—ceci Viéra et Katia en jugèrent par la véhémence de ses gestes.—De ses poings fermés et brandis, elle menaçait maintenant un ennemi invisible... Elle le poursuivait à travers la plate-bande, se baissait de temps à autre pour ramasser une motte de terre et la jeter après le fantôme évoqué par sa folie; trépignait de colère, lançait des injures dont les échos—passant à travers la fenêtre—arrivaient jusqu’aux oreilles des deux sœurs bouleversées. Enfin, de ce terrible jeu aussi, la démente se lassa. Brusquement, sans transition aucune, elle s’arrêta, demeura quelques secondes immobile, puis, par trois fois différentes cracha à terre, comme elle l’avait vu faire aux moujicks, et, d’un mouvement grossier, rajusta ses vêtements.
Katia, desolée, pleurait.