Il était cinq heures du matin. Pour être à Boutcha avant que la chaleur ne se fît trop sentir, on avait dû partir ainsi au point du jour. Aussi, les voyageurs auraient-ils été d’humeur boudeuse—mal habitués qu’ils étaient, sauf Sacha, à se lever d’aussi bonne heure, si cette sorte d’escapade,—une visite à des voisins de campagne,—(on peut hardiment, en Russie, se compter pour voisins, quand on habite à trente verstes l’un de l’autre...) si cette visite à des voisins, donc, suggérée quelques jours auparavant par Vadim, n’eût été pour tout le monde un sujet de joie mystérieuse et très vive. Pour Iékatérina, d’abord, et pour Viéra, qui, ne tenant pas en place, s’efforçaient pourtant—tactique féminine à creuser—de prendre l’air le plus indifférent du monde; pour Mme Erschoff, ensuite, qui, toute naïve et incapable de dissimuler, la délicieuse vieille femme! rayonnait d’espoir maternel et couvait ses filles aînées de regards où la malice pétillait de concert avec l’orgueil; qui, animée de la certitude que les deux chefs-d’œuvre assis là, sous ses yeux, sur la banquette de devant de la calèche, ne pouvaient manquer... mais, chut! Que dirait Tatiana Vassilievna Erschoff si l’on tentait d’ouvrir la cage au secret qu’elle caresse depuis si longtemps dans son cœur de mère, comme un oiselet aux plumes tièdes, doux et palpitant sous la main?... Pour Vadim, aussi, dont le plaisir se fond en mélancolie très tendre; car ne va-t-il pas revoir là-bas, chez le châtelain de Boutcha, dans le cadre des choses et des gens, sinon des lieux, où il l’a rencontrée pour la première fois, la gracieuse Maria Pavlovna Ilnitskaïa, l’amie si chère de ses vingt ans fougueux et dont l’image, pourtant, garde en sa mémoire de jeune homme toute la fraîcheur et toute la chasteté qu’un profil de sœur exhalerait?... Pour Sacha, enfin, que les courses au grand air ravissent. Et pour Mavra qui se rengorge, pénétrée de son importance, certaine que si l’on eût négligé de l’emmener, tout le voyage aurait marché de travers... Et pour Andreï, donc, ce passionné de chevaux, qui ne se laisserait pas dire aujourd’hui que le gouverneur de Kieff est son cousin, tant il est orgueilleux de mener sa troïka!... Songez un peu! Tenir au bout de son fouet trois chevaux ardents que l’écurie a rendus fougueux comme des diables; les guider, les retenir, les lancer en avant, l’encolure fière, arrondie par le bridon très court, les naseaux roses frémissants à la brise, la queue soyeuse et longue, balayant la poussière de la route; tout cela au gré de ce sceptre en cuir souple qu’il tient, lui, Andreï, le fils de Mavra et d’Akim, dans ses mains solides de beau gars! Y a-t-il là, oui ou non, je vous le demande, matière à être fier?

Tout le monde, donc, est heureux, et le temps se met de la partie. Il est vrai que ce n’est pas tout à fait acte de bonne volonté de sa part, car on n’aurait pas choisi ce jour-là pour aller à Boutcha s’il n’avait été tel; mais, pour la joie commune, ne suffit-il pas qu’on croie à sa complicité? Et que Viéra et Katia soient certaines que c’est pour embellir leurs chères songeries d’amour que la brise aujourd’hui s’est faite si discrète, les fleurs des champs si parfumées, le lever du soleil si radieux? Que l’aube n’est si rose que pour être en accord avec leurs rêves pudiques, l’herbe des talus si verte que pour symboliser l’espoir qui palpite en leur sein, les trilles des oiseaux si joyeux que pour chanter l’aubade avec leurs cœurs?...

On est en route depuis plus d’une heure, et personne n’a encore osé troubler par un mot maladroit le ravissement de son être intime, si ce n’est maman, que son secret étouffe et qui, croyant bien pourtant n’en laisser rien paraître, a jeté à maintes reprises une phrase accueillie par un silence têtu ou par une laconique réponse de son neveu.

—De gentils garçons, hein, ces deux fils de Nikolaï Siémionovitch? On les dit très sérieux, Vadim, Serguié et Evguéni. Quel âge ont-ils? Attends un peu... Irina Ignatievna s’est mariée trois ans avant moi et elle a eu Serguié tout de suite; alors, il a vingt-six ans l’aîné. Katia, quand donc étions-nous pour la dernière fois chez les Afanassieff? Katia, dors-tu?

Interpellée ainsi directement, force fut bien à Katia de répondre.

—Est-ce que je sais? En avril, je crois, vers le 18 ou le 20... Non, le 21, le 21 juste, je me le rappelle parce que c’était la fête de Féodora Lvovna qui était chez eux justement ce jour-là.

La rusée! Elle aurait bien eu plus vite fait de dire simplement: «Je me souviens que c’était le 21 avril, parce que Serguié, chaque fois qu’il m’écrit, me parle de cette date si chère...» Le 21 avril! Ah! il ne fallait pas qu’elle l’allât chercher bien loin dans sa mémoire, ce jour rayonnant des aveux partagés, cette heure du printemps témoin du chaste et délicieux baiser qui scella leurs fiançailles secrètes!

Comme le charme était rompu, la conversation devint générale.

—C’est dommage, dit Viéra, que Mlle Burdeau ait justement dû partir pour Kieff le lendemain de l’arrivée de Vadim; ainsi elle ne verra pas Maria Pavlovna qu’elle aime tant et qui passe tout l’été chez les Afanassieff.

—Mais pourquoi a-t-elle dû partir pour Kieff? interrogea Katia.