—Parce que la femme de l’ex-consul français d’Irkoutsk, qui est de ses amies, lui a télégraphié d’aller la rejoindre à l’hôtel d’Europe, à Kieff, où elle fait une halte de quelques jours pour se reposer d’une partie de son voyage, avant de pousser tout droit vers Paris.
—Puisqu’on en parle, fit Vadim, intéressé par le nom de Maria Pavlovna accolé à celui de la jeune fille, qu’est-ce que c’est que cette mademoiselle Burdeau que j’ai entrevue, je crois, le jour de mon arrivée parmi vous?
—Entrevue! Oh! Vadia! Mais tu as dîné, soupé et pris le thé à côté d’elle! Ce Vadim! Tu as même parlé français, et elle a trouvé que tu t’en acquittais à merveille! C’est une maladie que d’être distrait à ce point! Il faut soigner ça, frère! Enfin, puisque cela t’intéresse tout de même, voici ce que c’est que Mlle Burdeau: une charmante et surtout une excellente Française. Elle donnait auparavant des leçons de sa langue maternelle à Kieff, où nous l’avons connue chez les Lavrovitch qui la recevaient souvent dans leur intimité,—car Mlle Burdeau est une personne bien née et d’une éducation parfaite.—Tu l’aurais remarqué, cher, si tu avais fait autre chose que de l’entrevoir malgré une demi-journée passée à ses côtés. Depuis, elle a fait un héritage qui lui permet de vivre de ses petites rentes en s’arrangeant de l’ingénieuse manière suivante: contre une chambre et tout l’entretien dans une famille aisée, elle donne l’échange de sa conversation française pendant la durée des repas et le reste du temps qu’elle a libre. C’est une combinaison profitable pour les deux parties, car la vie est si bon marché chez nous, que nourrir une personne de plus ou de moins dans un ménage organisé ne fait pas une grande différence; quant à la chambre, mon Dieu! on se serre un peu plus! Nous n’avons heureusement pas beaucoup de préjugés à ce sujet, nous autres Russes, dit Katia en riant. Un sopha, une couverture, un oreiller, le tout caché par un paravent, et voilà le lit et la chambre à coucher trouvés! D’un autre côté, s’installer, pour une personne seule, et organiser un ménage, cela est assez dispendieux et, en tout cas, passablement compliqué, surtout pour une étrangère. Et ce n’est pas une chose bien fatigante que de parler sa langue maternelle pendant une heure ou deux par jour, en échange de tout cela... Bref, quand nous avons su au printemps que Mlle Burdeau désirait une place à la campagne dans les conditions énumérées ci-dessus, nous lui avons bien vite proposé de venir chez nous, et elle a accepté avec le même empressement. Nous entretenons ainsi notre français qui, à vrai dire, ne nous sert pas à grand’chose, mais qu’ignorer passerait pour un crime pendable aux yeux du monde que nous fréquentons deux ou trois fois par hiver. Madeleine Burdeau dit que nous parlons comme des Françaises qui... auraient passé quelques années à l’étranger! Viéra surtout; elle a même du plaisir à lire des poésies parnassiennes ou autres et les auteurs ultra-parisiens tels que Lavedan, par exemple, Gyp, Willy, Véber, et leur argot, délicieux du reste, n’est pas mince chose à comprendre pour une étrangère; tu en conviendras, si tu as lu quelque chose d’eux.
—Eh! Katia, ne fais pas de réclame, va! Nous sommes entre nous; il n’y a pas de jeune homme à marier caché dans le coffre de la calèche!
C’était Viéra qui, impatiente d’avoir été distraite de sa rêverie par la conversation qui s’entamait, interrompait Katia par une de ses bourrades habituelles.
—Viéra n’aime pas qu’on la loue, dit la petite idole à son tour; je trouve qu’elle a raison. On fait bien, on fait mal, qui a le droit d’approuver ou de blâmer? Ça ne regarde que soi, n’est-ce pas?
—Ah! ah! l’oracle, s’exclama Katia. Il ne parle pas souvent, mais quand il parle!... Dis donc, petite sœur, est-ce que tu vas t’attifer comme ça, là-bas, chez les Afanassieff, avec ces trois ridicules tresses et ton bouquet sur l’oreille? Il serait pourtant convenable, à la fin, de t’habiller et de te coiffer comme tout le monde, car tu feras rire de toi avec tes robes sans forme et tes cheveux nattés à l’Assyrienne.
—Katia, tu es détestable, fit Viéra gravement. Tout t’est matière à plaisanteries et à sarcasmes! Sans compter que tu as tort, car Sacha est ravissante ainsi; oui, ravissante, et quiconque voit autrement que par la convention des modes le dira; sans compter, donc, que tu as tort, je te dirai, ma pauvre sœur, que c’est toi qui es affreusement ridicule avec certaines poses que tu prends à présent. Car, autant une vraie Française qui ne vise pas trop à l’artificiel est gentille, autant une Russe jouant à la Française est intolérable et grotesque, oui, grotesque. Tiens, ça me rappelle ces ours qu’on exhibe dans nos cours et qui dansent quand le montreur leur dit: «Micha, eh! Micha! prouve donc aux hommes, frère, que tu sais faire comme eux!» Quant à Sacha, ajouta Viéra à voix très basse en se penchant, comme pour rajuster quelque chose à son manteau de voyage, quant à Sacha, n’y touche pas, sœur, pour l’amour du ciel, n’y touche pas, même pour la plaisanter, car tu n’en as pas le droit; non, aussi vrai que je t’aime malgré tes taquineries incessantes, tu n’as pas le droit de toucher à Sacha, tu n’en as pas le droit, sœur!
—Eh! laisse-moi tranquille avec tes grands mots! Tu es toujours là comme un trouble fête, à rendre important tout ce qui ne l’est pas.
—Mes chéries, mes chéries! supplia Mme Erschoff que le moindre mot de mésentente entre ses filles bouleversait, mes chéries, qu’est-ce que ça signifie donc? Vous vous adorez, c’est un fait, et quand vous êtes ensemble il faut toujours que vous vous disputiez. Qu’est-ce que cela signifie donc? (Vous êtes pourtant toutes les trois si parfaites, semblait dire le regard désolé et ravi de la maman; qu’est-ce que cela signifie donc que vous ne pouvez pas vous entendre?) Tenez, nous allons déjeuner, cela nous remettra en bonne humeur; nous étions si gais tout à l’heure! Andreï, arrête tes chevaux sous ce grand hêtre, à gauche; nous y serons parfaitement, à l’abri du soleil qui brille déjà à aveugler, le sournois!