—Quel âge as-tu, Viéra? Nous nous sommes si peu vus ces derniers temps, et avant, tu étais fort jeunette...

—Avant, Vad, c’était tout naturel, avant; je ne suis pas venue au monde avec ma raison de jeune fille. Mais à présent que j’ai dix-huit ans, je réfléchis, j’ergote, et il me pousse des idées dans le cerveau en quelques secondes, comme les oronges et les cèpes poussent en une nuit au pied des arbres de nos forêts. Et ça m’amuse beaucoup, tu sais, oh! beaucoup, de découvrir de nouvelles fleurs dans le jardin secret de ma pensée.

—Je crois bien... Une radieuse pensée de dix-huit ans, quelles fleurs parfaites elle doit donner! Et ton cœur, ma petite sœur, ton cœur fait-il aussi éclore de fraîches corolles? Aimes-tu, Viéra?

—Je pourrais, dit la jeune fille sans plaisanter et sans rougir, te répondre que tu es indiscret; mais non, le pacte d’amitié que nous venons de conclure t’absout de toute curiosité et te donne droit à ma pleine confiance; aussi je te le dis, Vadim, j’aime, oui, j’aime.

Non moins gravement et non moins simplement, le jeune homme prit la main de sa cousine dans les siennes, la baisa avec tendresse et lui dit:

—Que ton amour ne soit qu’un long bonheur!

—Et tu ne me demandes pas qui? Tu as deviné, peut-être?...

—Hum! Enfin, je ne sais pas... Tu vas voir. Procédons comme pour les charades: mon premier est le héros d’un chef-d’œuvre de Pouschkine, mon second a l’honneur d’appartenir à notre père le tzar, mon troisième...

—Es-tu perspicace! Non, mais vraiment, comment as-tu pu savoir?

—C’est bien simple, ma chérie. Mais les amoureux sont si naïfs qu’ils s’imaginent toujours pouvoir impunément rougir quand on prononce un certain nom; tracer sur la terre des sentiers des initiales uniformément pareilles, poser des questions qu’ils voudraient faire croire candides avec une voix trébuchante d’anxiété, sans que l’observateur, témoin de ces éternels et puérils manèges de la passion qui se cache, conçoive le moindre des soupçons!... Ma pauvre Viérotschka, n’es-tu pas, lorsque j’ai proposé à tante de faire une visite aux châtelains de Boutcha, devenue tout à coup gaie comme un chardonneret et rouge comme une petite fraise des bois?... N’as-tu pas, plus tard, donné dans le piège que je te tendais en répondant de la voix la plus indifférente du monde—du moins prétendais-tu la rendre telle—aux questions que je te faisais sur Evguénï Nikolaïévitch, alors que tu mettais une chaleur particulière à me vanter son frère Serguié?... Ne t’ai-je pas vue, enfin, effacer d’une ombrelle alerte une trentaine d’E et autant d’N sur le sable de l’allée aux glaïeuls quand je suis venu t’y rejoindre à pas de loup, avant-hier midi, à l’heure où tu nous croyais tous en train de faire la sieste?... Après cela, il faudrait être bien aveugle, n’est-ce pas, pour ne pas se rendre compte?