—Sais-tu, Vad, que tu ne te comportes pas trop mal pour un savant?
—Un savant qui n’a pas encore atteint sa croissance!... «En herbe», comme on dit en français.
Et le jeune homme prononça effectivement ces mots en un français très correct.
—Mettons en fleur, répondit Viéra dans la même langue.
—Tu me flattes, continua Vadim en russe; mais si savant il y a, n’oublie pas que ce savant, entre autres sciences en ie, s’occupe aussi un peu de psychologie; il est donc tout naturel qu’une chose aussi intéressante que l’âme d’une cousine-sœur ne lui soit pas restée indifférente! Et maintenant, chère petite, je te dis seulement: Sois heureuse! Tu mérites de rencontrer le Bonheur, que le Bonheur ne te fuie pas!
Un peu de solennité accompagnait ces mots; le sifflement d’un merle y répondit, d’un mélèze voisin. Et comme au même instant Mavra criait: «Aho! aho!» dans ses mains arrondies en porte-voix, les jeunes gens firent volte-face et se dirigèrent vers l’endroit où le samovar fraîchement écuré, laissant échapper en spirales son épaisse vapeur blanche, ressemblait sous la clarté du ciel à un précieux encensoir d’or...
—Clic! clac! Eh! petits!
Les chevaux d’Andreï s’ébrouent de nouveau, font sonner gaiement les clochettes de leurs fronts, et la calèche, paresseuse personne aux jointures d’arthritique, se remet en route, accompagnée du chant des grillons éveillés. Regaillardis par le thé savoureux et ce piquant déjeuner sur l’herbe qui ressemble à une escapade, les voyageurs sont follement gais.
Katia jacasse, Vadim riposte, Viéra approuve, Sacha sourit... Maman a enlevé son chapeau qui la gêne, et son capuchon de toile grise rabattu de guingois sur ses cheveux, suit l’accord général, de l’air béat de ces bons moines aux joues rebondies qui battent la mesure au lutrin sur les tableaux de genre. Andreï entame avec ses chevaux un colloque éperdu: «Eh! le brûlé! pas de ça, frère! On connaît tes trucs, je te dis! Voyez-vous ce rusé qui trotte mou comme un ver et se fait traîner par les autres! Clac! attrape!... Doux, doux, mes petits pigeons!... Soleil! la tête un peu comme ça. Ça te fatigue, mon fils? Il fallait le dire!»
Seule Mavra, longtemps bercée par la chanson du samovar, les joues brûlantes d’avoir soufflé sur la braise rouge, dort sur le siège de la calèche où elle s’est, prévoyante, calée derrière un rempart de colis. Sa taille a pris le mol abandon du sommeil, et sa tête, coiffée de l’«otchipok» rouge à fleurs, dodelinant au rythme des grelots semble dire: «Riez, riez, jeunesse! le chagrin, ce serpent, assez tôt changera en pleurs la joie de vos yeux mutins!»