Il est dix heures du matin à peine, quand la troïka franchit la porte cochère en bois ajouré qui défend la cour de la maison seigneuriale de Boutcha.
IV
PAR les soirées de juin à la brise si molle, au ciel si doucement bleu, l’on ne s’enferme pas pour souper, à la campagne, quand on possède une terrasse ou bien un endroit quelconque en plein air où la table et le couvert se puissent décemment dresser. Le châtelain de Boutcha, sa famille et ses hôtes, avaient donc pris le thé sous l’auvent fleuri du «kryltso», sorte de perron qui fait partie de toute maison russe, somptueuse ou humble, au village. Et le dernier verre du blond liquide dégusté, les remerciements adressés au Seigneur pour les délicieux kalatchi quotidiens accompagnés de fruits si savamment confits, les jeunes gens, laissant l’âge mûr aux réminiscences rebâchées du passé, s’éloignèrent deux à deux vers le fond du parc embaumé par l’arome subtil des tilleuls, de la verveine et du jasmin.
Que la sympathie eût décidé le choix des couples, il nous paraît superflu de le dire... A leur tête, Katia, moulée dans un onduleux fourreau de guipure bise, marche donnant le bras à Serguié, le fils aîné de Nikolaï Sémionovitch. Viéra vient après, toute bleue dans sa toilette de crêpe assortie au bleu de ses yeux, et Evguénï, le frère de Serguié, que Katia, toujours taquine, appelle depuis le dîner «Evguénï Onéguine», porte son éventail. A quelques pas de ces promeneurs, se détachant sur la verdure d’un buisson, une mince silhouette arrêtée au milieu du sentier semble hésiter à s’engager plus loin. Vadim, penché vers elle, la supplie avec des mots très tendres, et Maria Pavlovna peu à peu se rend à ses instances... Enfin, pour fermer la marche, Nadiéjda, la sœur cadette de Mme Ilnitskaïa, et Sacha, ravissante comme toujours dans sa robe à longs plis flottants qu’elle a, pour complaire à son aînée, serrée aujourd’hui à la taille par une ceinture de faille brodée, se racontent, entrelacées, les mille riens chers aux toutes jeunes filles.
Lorsqu’ils sont arrivés au bout de l’allée qui mène du perron au centre du jardin, les couples se dispersent et s’enfoncent, chacun de son côté, dans les profondeurs mystérieuses des sentiers latéraux. Et l’éternelle musique des cœurs commence ses duos en sourdine:
—Katia, ma chérie, ma bien-aimée Katia, que je suis heureux de vous revoir, dit Serguié en baisant à pleine bouche une main qu’Iékatérina—pour la forme, hâtons-nous de l’ajouter—essaie de lui retirer. Que c’est bon, ces baisers sur une petite peau lisse!..... La main!..... oui, la main, quoique l’homme l’ait vouée à de prosaïques besognes, est faite pour le baiser, c’est une chose d’une évidence indiscutable!..... Eh! laissez donc, méchante! Tout cela n’est-il pas à moi de droit! N’êtes-vous pas ma fiancée, Iékatérina Piétrovna, ma Katia?.....
—Votre fiancée, pas encore, Serguié Nikolaïevitch, puisque nos parents n’en savent rien!