—N’en savent rien! Ah! chérie! Tu n’as donc pas vu ces regards échangés par nos deux mères, ces airs ravis, ces signes de tête complices?... Mais pas plus tard que ce soir, à l’heure qu’il est même, je parie, ils sont en train de discuter nos chances de bonheur! Avant d’avoir conquis mon grade d’officier de marine, je ne voulais pas parler catégoriquement de ces choses, tu comprends, car—les parents sont les parents—on n’y aurait répondu que par des objections; mais à présent que je puis me présenter dans toute l’assurance de ma position faite, je n’attends plus que ton approbation, ma Katia, pour prier maman de faire auprès de ta mère la démarche qu’exigent les convenances. Iékatérina Piétrovna Erschoff, faites-vous l’honneur à Serguié Nikolaïevitch Afanassieff de lui accorder votre main?... Votre petite main molle aux ongles roses, à la peau de bébé?...
Serguié avait arrêté Katia d’un geste, mis un genou en terre devant elle, et malgré le comique voulu de sa pose et de l’intonation de sa voix, attendait infiniment ému que la jeune fille lui répondît. Lorsque les lèvres de celle-ci eurent enfin exhalé un «oui» faible comme un soupir, il se releva, devint très grave, et d’une voix où vibrait l’accent d’une tendresse profonde, il dit lentement:
—Iékatérina Piétrovna, pour la vie je vous aime!
Oh! les minutes exquises qui suivirent cet échange de deux vies! Le silence divin qui scella ce pacte de deux cœurs! Un seul mot maintenant ne suffirait-il pas à rompre le charme de ce leurre éternel et magique qu’est le serment des fiancés?
La nature elle-même semble consciente de la solennité de l’heure; les grillons ont suspendu leurs cris stridents, et les mouches bourdonnantes se posent, lassées, sur les corolles; les crapauds, informes et fatidiques, bavent en silence sur la mousse des sentiers... les couleuvres dorment roulées en cercle, et les oiseaux, remettant leurs trilles à l’aurore, se cachent muets sous la feuillée, de crainte d’effaroucher par leurs chants le Bonheur qui s’avance...
Iékatérina et Serguié marchent lentement, les mains unies. Devant eux s’ouvre un chemin si propice à la lenteur des pas et aux haltes qu’on le dirait créé exprès pour enchanter la promenade des amants... Le jeune homme qui souvent y est venu songer seul, entraîne sa fiancée sous le mystère des arbres qui le bordent, ravi de partager avec la mince poupée de chair et d’os, dont le fantôme hantait alors ses rêves solitaires, le charme de ce lieu plein d’ombre et de silence.
Contre les murailles de verdure que forment les tilleuls aux bras enlacés, des bancs, de place en place, sont posés. Ils invitent les promeneurs à s’arrêter pour jouir en repos de la fraîcheur que retient leur ombre séculaire, et du parfum si fin dont les petites fleurs, cachées sous la doublure ouatée des feuilles, embaument.
Serguié y fait asseoir sa compagne, prend place à côté d’elle, scelle à ses doigts amoureux la douce main qu’il vient de conquérir...
Et Katia, la folle et tapageuse Katia, la Katia au cœur insouciant d’oiselle qui lisse ses plumes, interroge d’un œil grave à la voûte du ciel, où lentement ils naissent, ces mondes insondables que sont les pâles étoiles...
Au centre du jardin, là-bas, quand les couples en se dispersant ont porté aux hasards des allées leurs pas unis, Viéra et Evguénï se sont à leur tour engagés dans le dédale des sentiers sans nombre dont le parc de Boutcha—une vraie forêt de vingt déciatines, transformée en jardin—se sillonne.