Le jeune homme, très timide, ose à peine commencer l’entretien. Il faut que sa compagne, dont l’amour calme et sans fausse pudeur conserve toute sa présence d’esprit, l’encourage pour éviter la gêne d’un tête-à-tête longtemps silencieux. Ce sont les mots banals qui conduisent le plus sûrement aux phrases importantes, aussi est-ce par eux que le couple débute.

—Un beau soir, fait la jeune fille pour dire quelque chose.

—Oui, en vérité, c’est un beau soir, répond, comme un écho, l’interpellé.

—Comprenez-vous, Evguénï Nikolaïevitch, que l’on puisse habiter la ville et rechercher l’agitation des bals, des théâtres, du monde, quand la nature est là, à portée de la main, et nous donne gratuitement les plus beaux spectacles qui puissent émouvoir le cœur et les yeux de l’homme?

—Mais pas de tous les hommes, Viéra Piétrowna, puisque, pour la plupart, ces jouissances que nous prisons si fort sont lettre morte... Soyons contents, d’ailleurs, car si tout le monde se mettait à aimer la campagne et à comprendre la nature, la nature et la campagne deviendraient bientôt des plus fastidieuses. Car, où retrouver alors la solitude des mille déciatines de terre qui nous entourent, la poésie des espaces rustiques que l’on est seul à savourer avec les bêtes et deux ou trois moujicks incultes, aux vêtements harmonieux, qui ne vous gâtent pas votre joie, eux, par leur admiration intempestive?... Toute la beauté, par conséquent, et tout le charme que la nature, dénuée du moindre contact avec la civilisation peut seule donner... Je vous le demande, Viéra Piétrowna, que deviendraient les passionnés du silence et de la paix des solitudes vertes, si tout à coup les gens des villes se mettaient à partager leur enthousiasme et à conquérir, comme les allées d’un parc public, les chemins de nos forêts et de nos steppes?

—Eh! mais voilà une chose à laquelle je n’avais jamais pensé, Evguénï Nikolaïevitch, répondit la jeune fille en riant, et qui, d’ailleurs, n’arrivera pas, soyez tranquille! Vrai, vous prenez un air désolé comme si une conspiration de toutes les âmes frivoles du monde menaçait réellement d’envahir votre Boutcha. Et peut-être, Evguénï Nikolaïevitch, est-ce à mon intention que vous parlez des gens qui vous gâtent les joies de la rêverie par leurs exclamations fastidieuses?... J’ai dit: Voilà une belle soirée.

Malgré la droiture de Viéra, ceci était une indiscutable coquetterie de sa part. Evguénï répondit:

—Comment pourrais-je penser à vous lorsque je dis: Des gens? Des gens, Viéra Piétrovna, c’est la foule; c’est une multitude indifférente et quelconque; et vous, vous êtes une, pour moi, Viéra! Oui, vous êtes pour moi la Seule, l’Unique; ne le saviez-vous pas?

—Je m’en doutais, répondit la jeune fille simplement, mais je voulais que vous me le disiez, Evguénï.