—Ou les sottes utopies d’un voyant littéraire...

—Katia! Viéra! mes enfants, mes enfants, protesta tendrement Tatiana Vassilievna derrière sa pile de linge. Tout vous est vraiment matière à discussion! Et vous allez bientôt vous quitter... Comme vous regretterez alors de vous être mutuellement gâté le peu de temps qui vous restait encore à passer l’une auprès de l’autre!

—Mamotschka, ne t’alarme pas, va, répondit Viéra en dessinant le geste d’un baiser à l’adresse de la maman navrée! La discussion, c’est notre sport à nous! Ça n’empêche pas que nous nous aimons bien, n’est-ce pas, sœur? au contraire. Mais nous taquiner, cela nous amuse tant!... Et que ferions-nous, je te prie, toute la journée, côte à côte, si nous n’assaisonnions de temps en temps la monotonie de nos conversations par un peu de poivre de discorde?... Tiens, admire mon monogramme; n’est-il pas artistique? J’ai peur seulement que ta fille chérie ne s’égratigne un peu le nez sur une broderie aussi savante... Enfin, pour être belle, il faut savoir souffrir! C’est l’axiome que nous répétait en guise de consolation notre première gouvernante française quand elle emprisonnait les mèches de nos cheveux dans des papillottes faites avec ses vieux journaux de mode, et que nous pleurions de mal! Te rappelles-tu, Katia?

—Si je me le rappelle!... Elle ajoutait à sa petite phrase un bonbon de chocolat qu’elle appelait «crotte», et ce mot, plein de saveur autant que la chose qu’il représentait, nous amusait au point que nous en oubliions jusqu’au lendemain la torture de nos bigoudis!...

—C’est bien cela, dit Mlle Burdeau avec un sourire amusé. Oui, l’enfant est un artiste plus sensible mille fois à la musique des mots que n’importe lequel de ses confrères aînés; et sa petite cervelle, merveilleusement adroite, les pare tout de suite d’une magie spéciale... Quand j’étais petite et que je devenais méchante, ma bonne n’avait qu’à me dire: «Attends, je vais appeler l’Individu,» pour qu’une épouvante indicible me fît rentrer séance tenante dans le devoir. «Individu!...» Ce mot évoquait pour moi l’être le plus sinistrement grotesque, le fantôme le plus mystérieusement terrible que mon imagination de trois ans pût se créer... Et cela sans qu’on m’eût jamais mise en présence d’un personnage quelconque en lui appliquant ce nom! Non, c’était tout simplement l’agencement des syllabes, la combinaison des lettres qui déterminaient en moi, au seul son du mot «individu», une peur immédiate et folle!... C’est comme le loup-garou créé par nos gens des campagnes. Croyez-vous, qu’un enfant, en entendant sa nourrice le menacer de cet animal problématique, lui demande comment il est fait? Oh! que non! Cela lui gâterait sa peur, à ce dilettante en herbe!... Cette troublante et délicieuse peur qui le fait voyager en des mondes inconnus, et jette sa petite tête haletante dans un giron plus doux, sous des baisers plus chauds... Il préfère s’en tenir au mystère des sons, à la musique sinistre de ces syllabes en «ou» qui semblent un hurlement de bête fantastique...

—Comme vous possédez bien la psychologie de l’enfance, mademoiselle, dit une voix mâle sortant de l’encadrement de la fenêtre! On a plaisir à vous écouter vraiment.

Madeleine Burdeau tressaillit.

—Vous étiez là, Vadim Piétrovitch? fit-elle d’une voix un peu émue.

—Sournoisement caché derrière le feuillage des glycines pour qu’on ne me vît pas, je l’avoue sans honte, mademoiselle; le psychologue n’a-t-il pas le droit de prendre des documents là où il en trouve?