—Oh! barine! sourit la Petite-Russienne dont la joue restée indemne rougit à l’égal de l’autre.

Et tout le monde de sourire avec elle.

Seule, Aleksandra, immobile et muette depuis son entrée dans la chambre, contemplait cette scène avec son indifférence accoutumée. Son menton appuyé dans les paumes de ses mains unies, la semelle de sa sandale battant le plancher d’un mouvement lent, elle regardait tout le monde s’empresser autour de Ioulia sans manifester la plus légère émotion, sans montrer même un intérêt banal. Du moins c’est ce qu’aurait constaté un spectateur superficiel...

Mais si Vadim qui, depuis la conversation qu’il avait eue avec Maria Pavlovna dans le parc de Boutcha, surveillait, aussi étroitement qu’il le pouvait sans attirer l’attention de ses parentes, les gestes et la physionomie d’Aleksandra, avait observé en cet instant ce qui se passait en elle, au lieu de baigner d’un puéril alcali les joues de la Petite-Russienne, il n’eût pas été médiocrement surpris de lire tant de cruauté dans les changeantes lueurs des yeux devenus presque noirs sous l’intense expression qui animait le regard; une crispation si nerveuse des doigts qui retenaient le menton avancé en un mouvement avide; et, dominant ces marques de haine ou de colère, tant de tristesse marquée aux plis des lèvres minces, aux contours de la bouche enfantine et pure.

Mais, Dieu merci! ni le futur médecin ni personne autour de lui ne songeait en ce moment à la petite idole. On était habitué à son mutisme, à ses caprices, et de la voir indifférente quand tout le monde s’agitait à ses côtés n’étonnait plus depuis longtemps. Une fois, seulement, les yeux timides de Ioulia rencontrèrent ceux de la barichnia et se baissèrent plus rapidement qu’ils n’en avaient coutume...

Avait-elle compris, avec l’instinct de la proie, ce que nul au monde, pas même peut-être son adversaire inconsciente, ne savait?

Quelques minutes après l’incident de la piqûre, le signal de la récréation ayant été donné par Mlle Burdeau, organisatrice convaincue de ces cours d’ouvrage manuel, les habitants de la datcha se dispersèrent comme de coutume au gré de leur fantaisie.

Mme Erschoff aida Ioulia encore toute désemparée à mettre un peu d’ordre dans sa chambre; Viéra, Katia et Vadim s’en allèrent par les sentiers sinueux, à travers la campagne, jusqu’à l’étang dont les cascades, autrefois importantes, aujourd’hui minuscules, ont donné leur nom à Vodopad.

Quant à Madeleine Burdeau, il est l’heure pour elle d’aller rejoindre Natalia Grigorievna Lévine, l’originale vieille fille mi-conservatrice, mi-nihiliste, dévorée de l’amour de son pays, de la liberté et du prochain, qu’elle a connue à Kieff dans une famille allemande où toutes deux donnaient des leçons de leurs langues respectives, et à laquelle elle s’est singulièrement attachée, admirant, sans trop le comprendre, peut-être, cet hétéroclite échantillon d’apôtre comme l’autocratie russe en produit à foison.

Chaque jour, à la même heure, perchées ensemble sur une haie de branches tressées, près de l’isba qu’a louée pour l’été Natalia Grigorievna Lévine, la Slave mystique et l’élégante Française font épeler aux enfants des moujicks les lettres de l’alphabet: A, Bé, Vé, Gué... non, pas ghé..., gué!... Dé, Ié, Gé...