Et rien n’est plus comique, plus pittoresque et plus touchant que d’entendre Madeleine Burdeau rectifier, avec un zèle infatigable, la prononciation de lettres et de mots qui, dans sa bouche d’étrangère, à elle, ne gardent plus aucune identité.

Et Sacha?

Figée dans son obstination muette, la lèvre dure, le front barré, elle va vers la forêt prochaine en regardant droit devant elle, sans que ses yeux s’émeuvent au charme des objets qui lui sont familiers, sans que son âme perçoive les voix qui ont coutume de bercer sa rêverie puérile. Deux ou trois fois, elle a, d’un geste bref, arraché une tige pleine de sève, détaché de la branche mère un rameau verdoyant. Ses pieds, dédaigneux des sentiers qu’ils foulent, sapent sans pitié les champignons hâtifs, écrasent les feuilles, broient les corolles. Est-ce bien là la passionnée des fleurs, la protectrice des arbres, la gardienne du temple dont les dieux sont des troncs?

Longtemps elle marche de la sorte, insoucieuse du but où ses pas la porteront, ignorante peut-être, du lieu où elle se trouve; mais son instinct, qui est aussi celui des bêtes souffrantes, la guide, sans prendre ordre de sa volonté, vers le refuge d’où peut surgir un soulagement. Déjà elle a quitté l’allée des noisetiers; à sa gauche, derrière la colonnade gracile des bouleaux, une isba, revêtue de pampres et de fleurs vives, regarde Aleksandra de sa fenêtre ouverte. Là, peut-être, en cet asile rustique que la brise et les parfums de la forêt visitent seuls, un être aux primitives tendresses trouvera-t-il le geste capable d’apaiser son âme endolorie? Est-ce qu’Evlampia n’a pas maintes fois, par un regard ou une parole d’esclave, découvert le chemin de cet obscur dédale qu’est le cœur de la petite idole?

D’où vient, alors, qu’au moment de s’engager dans le chantier qui mène à la chaumière fleurie, un mouvement de recul rejette la promeneuse en arrière, et, d’une volte-face prompte, la fait retourner sur ses pas? Sacha longe de nouveau le chemin par lequel elle est venue, mais au lieu de rejoindre, à mi-route, les sentiers qui conduisent à la datcha, elle s’engage à droite, au milieu de l’inextricable fouillis de ronces et de hautes herbes dont le sol de la forêt se hérisse en voisinant avec la steppe.

Sa robe s’accroche aux épines et leur laisse de petits lambeaux semblables à des papillons blancs; ses sandales buttent contre les souches; les barbes des chardons agrippent son voile flottant; sur son pied sans bas de petits corps souples glissent sournoisement, tandis qu’à ses oreilles bourdonnent les scarabées d’émail et les guêpes au dard traître.

Les graminées qu’elle froisse éparpillent sur elle la poussière de leurs graines; une aile peureuse la frôle; un chaud rayon la baise... Et elle marche inconsciente dans cette splendeur féconde, la pauvre petite idole qui lui doit tant de joies, inapte à débrouiller en sa pensée diffuse ce qui la rend mauvaise et qui la fait souffrir, le cœur cloué—sans savoir par quels doigts—comme ces oiseaux pantelants dont les moujicks tirent des présages! Seule, une toute petite flamme, pareille aux lucioles vagabondes des soirs de printemps, brille en son cerveau clos et guide sa douleur. Elle voit à sa lueur qui tremble un visage tuméfié par la piqûre d’une guêpe; deux tresses blondes, lourdes et drues comme le blé des moissons, une jupe bariolée, un symbolique diadème de paysanne ruthène, et deux mains épaissies par le travail des humbles qui tiennent son bonheur, à elle, Aleksandra, et le serrent et l’emportent, et le cachent sournoisement en quelque endroit désert, comme les voleurs font de leur butin... qui, plus jamais, ne le rendront.

Ah! comme elle hait de tout son être impulsif et neuf cette Ioulia qui porte au front la couronne des fiancées, et qui s’en va, le soir, par les sentiers ombreux, écouter les propos d’amour de Danilo! Comme elle se sent lasse et triste, depuis l’heure où, cachée par un bouquet de sureaux, elle a surpris le baiser que mettait sur la joue brûlante et ravie de la paysanne, le petit-fils d’Evlampia! Dans quelques semaines, Danilo va quitter Vodopad... Il s’en ira au bourg voisin où habitent les parents de sa promise, et le dimanche seulement, de loin en loin, il reviendra visiter avec l’intruse la chaumière perdue parmi les troncs verdoyants de la forêt... Visiter avec la maudite intruse cette chaumière où depuis des temps si lointains la petite idole a coutume de trouver docile à ses caprices d’infante un doux gars de vingt ans, patient comme un ami, beau comme un fiancé, chaste comme un frère, et fier sous le kaftane brodé que serre à la taille une écharpe éclatante, comme les farouches Kosaks, ses ancêtres, les intrépides guerriers des steppes de l’Ukraine.

Quand elle était petite, il tressait des berceaux d’osier pour sa poupée, attrapait à la glu des bouvreuils pour lesquels une cage était bientôt faite, construisait des moulins qui tournaient drôlement leurs longs bras, rien qu’en soufflant un peu dessus, comme celui du juif Movscha, et sculptait des balalaïki mignonnes dont on pouvait pincer les cordes. Le bol, renflé et lisse comme une poterie étrusque où elle boit encore son lait chaque matin, c’est Danilko qui le lui a modelé; c’est lui qui a natté les sandales sur lesquelles elle marche, lui encore qui a semé autour de la datcha ces belles fleurs ardentes aux parfums d’épices qui, l’été, à l’heure où la nuit vient, font ressembler le jardin de Vodopad à une cassolette monstre. Et chaque soir, quand le temps est doux, n’est-ce pas Danilo aussi qui berce de vieilles chansons et de légendes naïves l’âme vagabonde de la petite idole?