La balalaïka passée au cou par un ruban de laine pourpre, les yeux perdus sur le mystère des sous-bois endormis, les doigts pinçant en cadence les cordes grêles, nul ne sait interpréter comme lui les chansons des aïeules...
Nié brani minia, rodnaïa...
Ne me gronde pas, mère chérie,
Si je l’aime...
Ah! qu’il est triste et lourd
De vivre sans lui sur la terre!...
Je ne veux pas d’ornements somptueux
Ni de pierreries, ni de perles, ni de tissus précieux;
Les cheveux bouclés d’un doux gars et ses yeux
Ont embrasé mon cœur d’amour...
Les notes s’enflent, les sons s’élèvent; un point d’orgue sépare deux phrases, et la voix naïve et jeune, mieux qu’un organe savant est d’harmonie dans cette forêt profonde où rien d’humain ne passe, où les seuls auditeurs du barde sont avec l’âme primitive de celle à qui s’adressent ces chants, l’oiseau juché sur son nid d’amour, la biche qui rentre avec son faon, le lézard attentif et les abeilles ivres de suc...
Pendant le jour clair et pendant les nuits lentes,
Dans le sommeil et dans la veille
Les larmes obscurcissent mes yeux!...
Aie pitié, aie pitié, ma mère!...
Evlampia sort de la chaumière, ses mains tiennent un rayon de miel et un vase rempli de boisson fermentée qui pétille. Aleksandra savoure la blonde substance des alvéoles, boit, la première, une longue gorgée de kvass, et tend le reste à Danilo. Puis, lentement, tous trois s’en vont, par les sentiers pleins d’ombre, vers la datcha dont les hôtes, accoutumés aux absences de l’idole, ont enfin pris le parti de ne plus s’en inquiéter...
Et dans un mois, dans deux mois au plus tard, tout cela sera fini. Danilo prendra sa Ioulia par la main, la conduira vers sa mère d’adoption qui les bénira tous deux avec l’icône, puis, côte à côte, se donnant sans doute tout le long des routes des baisers pareils à celui qu’elle a surpris il y a quelques soirs, ils s’en iront vers un pays nouveau, créer leur nid comme les pinsons et les fauvettes. Et quand elle franchira, elle, le seuil de la chaumière aimée, Evlampia seule viendra la recevoir.
Maudite Ioulia! Stupide intruse! La petite idole est lasse; elle sent ses jambes se dérober sous elle; elle veut s’asseoir... A sa gauche, non loin de l’endroit où elle se trouve, un tronc décapité par l’orage tend ses deux bras en fourche; elle s’y traîne, se laisse tomber sur le siège capitonné de mousse, et se met à jouer machinalement avec des brindilles de bois mort qui craquent sous ses doigts.
La brise a fraîchi, la forêt devient mauve, les chants et les bruissements d’ailes se taisent sous la feuillée. A peine distingue-t-on, de loin en loin, l’appel d’une mère inquiète ou le cliquetis d’élytres d’un hanneton attardé... Magnanime et serein comme un roi de légende, le soir descend vers les humains, apportant à ceux qui souffrent et à ceux qui s’agitent un peu de son repos et de son apaisement...
Aleksandra, le visage enfoui dans ses mains, songe aux crépuscules plus doux qu’elle a connus, et son oreille, là-bas, tout là-bas, croit entendre les sons fluets d’une balalaïka qu’accompagne en cadence une voix de gars naïve et jeune: