I

IL est midi.

Un soleil radieux, aveuglant, torride, fait resplendir l’écrin chimérique du ciel.

L’herbe des pelouses miroite, les tendres fleurs se pâment, et le ruban de sable qui là-bas se déroule, invitant aux lointains et mystérieux voyages, semble tissé d’or pur.

Le silence est si lourd, le calme si profond, que l’on croirait la Terre ensevelie tout entière dans un sommeil sans rêves, par le caprice facétieux d’un puissant enchanteur.

Pourtant, si l’on écoute bien et si l’on sait le langage des choses, à travers ce silence et cet oppressement on perçoit un murmure d’abord à peine distinct, puis qui s’enfle à mesure que l’on écoute mieux, semblable aux soupirs exhalés par la mer immobile ou la moisson dorée dont les épis se touchent. C’est le divin bruissement de la forêt.

Attirée par ces voix qui lui sont familières, une jeune fille, debout sur le perron d’une villa rustique dont le jardin borde la route, tend l’oreille et sourit. Sans doute va-t-elle sortir malgré l’atroce chaleur, car elle prend à deux mains les plis de sa longue robe et la relève d’une façon qui lui est coutumière: la mousseline passée simplement de chaque côté dans la ceinture très large de manière à ce que la jupe n’arrive pas même à la hauteur des chevilles. C’est ainsi qu’il est commode de courir la campagne et de se faufiler à travers la forêt sans qu’à chaque pas l’étoffe traîne après elle des brindilles en masse... Puis, comme Aleksandra aime plus sa fantaisie que les usages convenus, elle n’embarrasse pas ses jolis petits pieds blancs de bottines ni de bas. Des sandales en fibre de tilleul, comme en portent les paysans russes, les protègent seules contre la brûlure du sable.

Pas d’ombrelle, non plus, ni de chapeau de soleil, ni de gants encore moins! Elle jette simplement sur sa tête un carré de mousseline brodée, et cela sied à ravir à sa beauté de petite idole, surtout lorsque, comme aujourd’hui, des grappes de pâle glycine retiennent le voile de chaque côté des joues, derrière l’oreille sur laquelle s’enroulent, comme de mignons serpents, trois rangées de tresses brunes. Les mains toutes fines et petites sont gantées de hâle, et cela semble une coquetterie de la jeune fille, car le bras qui sort de la manche échancrée paraît ainsi dans toute sa triomphante blancheur.