La taille longue, souple et svelte, est charmante. Charmant aussi le pâle et mystérieux visage. Le nez est droit, le menton court, les joues rondes et lisses, les lèvres minces et nettement accusées. Les yeux—restes sans doute d’une de ces races nombreuses auxquelles le sang russe s’est mêlé—sont légèrement bridés et comme relevés aux coins; deux fins sourcils de soie brune comme les cheveux les surmontent.
Dans ces yeux qui passent, selon l’intensité et le reflet de la lumière, du bleu glauque au vert foncé, papillotent par instants, aux regards de l’observateur attentif, d’indéfinissables lueurs qui filent, rapides et fauves, entre les cils, comme de peureux lézards. Cela inquiète un peu, et pourtant le charme du visage n’y perd rien. Au contraire, par l’énigme que ces expressions changeantes y ajoutent, peut-être devient-il plus séduisant encore. Tel est l’attrait épeurant du mystère...
Cependant, au moment où la jeune fille va franchir les marches du perron, une fenêtre s’ouvre au rez-de-chaussée de la datcha (villa), et, de sa baie encadrée de feuillage, sort une voix éplorée:
—Sacha! Sachinnka! Que fais-tu? Tu vas sortir par une chaleur pareille? Mais c’est pour attraper une congestion! Reste à la maison, voyons! Ah! mon Dieu! quelle singulière fille tu fais! Une vraie salamandre!...
Ces paroles sont dites en russe; Sacha y répond dans la même langue:
—Ma chère petite, petite chère maman, tu me répètes tous les jours la même chose, et tous les jours je sors malgré toi, et tous les jours je reviens vivante à la maison, et tous les jours j’attends le lendemain pour recommencer!... Sois tranquille, va; tu ne perdras pas ton plus cher trésor, un de tes trois «mon plus cher trésor». Je suis l’enfant de la Nature comme je suis ton enfant, et la Nature m’aime autant que tu m’aimes; alors, elle ne voudrait pas me faire de mal, tu comprends! Oui, oui, hoche ton vénérable chignon et mets tes lunettes sur ton front pour mieux me voir divaguer, cela n’empêche pas que tu sois mon aimée, ma chérie, mon adorée maman! Et avant de partir pour ma forêt, je vais t’embrasser que tu t’en souviendras. Reste à ta place!
Tatiana Vassilievna Erschoff n’avait, au demeurant, nulle intention de quitter la fenêtre. Éblouie comme par la découverte de charmes qu’elle n’avait point soupçonnés jusqu’alors, elle contemple sa fille avec toute la passion, toute la béatitude, toute la divine stupidité qu’un regard maternel peut contenir, et oublie à son tour dans cette exquise besogne que les rayons du soleil de midi tombent juste d’aplomb sur sa tête respectable où s’étage—invraisemblable et pittoresque architecture—un entrelacement de cheveux blonds que trois teintes nettement bigarrent: cheveux d’un blond argenté vers les tempes, pauvre chère créature! blond roux au milieu du chignon acheté voilà bientôt dix ans, et d’un beau blond de lin comme un nimbe de vierge dans une tresse d’acquisition plus récente... Cheveux tricolores, les appellent ses filles.
Et avant qu’elle ait songé à s’étonner de ce qui arrive, Sachinnka a franchi d’un oblique bond de panthère la distance qui sépare la fenêtre du balcon, en a atteint le rebord en s’accrochant aux branches de la glycine qui, comme des bras amoureux, étreignent les murs de la datcha, et, debout, son corps de souple adolescente presque plié en deux, elle baise à pleine bouche le visage ravi de la vieille femme. Un saut périlleux maintenant, et Sacha retombe dans le jardin.
—Mon trésor, mon trésor, murmure Tatiana en la suivant des yeux.
Lorsque la robe blanche n’est plus qu’une forme vague au détour de la route, maman quitte la fenêtre et s’aperçoit enfin qu’elle a affreusement chaud. C’est à son tour, alors, de subir les reproches de ses deux autres filles, Iékatérina et Viéra, restées, elles, dans l’ombre tiède du salon, un éventail entre les doigts, une carafe d’eau glacée à portée de la main.