—Tu vois comme te voilà faite, maintenant, dit Iékatérina, l’aînée, avec tendresse. Qu’est-ce que tu as toujours besoin de t’inquiéter de Sacha? Ce n’est plus une enfant, après tout, elle sait ce qu’elle fait! Maman est une poule, une vraie poule qui glousse tout le temps après ses poussins.
—C’est une maman couvée sous les principes de 1860. On n’en fait plus de cette pâte-là, fit de sa voix profonde et lente Viéra, la seconde fille de Tatiana. La race s’en est perdue lorsque la crinoline a passé de mode...
—Ah! voilà un sujet à souffler dans l’oreille de Vadim pour son livre de «psychologie comparée»... Il pourra intituler un de ses chapitres: «De l’influence des modes sur l’amour maternel.»
—Pas seulement sur l’amour maternel, mais sur l’amour en général, répondit Viéra en plaisantant à peine. T’imagines-tu que l’on puisse aimer de la même façon sanglée dans un corsage à pointe, dévêtue d’une tunique «directoire», coiffée à «l’oiseau de paradis» comme la femme de Pouschkine sur ses authentiques portraits, ou moulée dans une gaine serpentine d’à présent?
—La question est de savoir, fit Katia en riant, si c’est le genre d’amour qui change d’après la mode, ou bien si c’est la mode qui change d’après le genre d’amour.
—Délicat problème! répondit sa sœur. Mais nous faisons du paradoxe, car ces choses ne dépendent pas l’une de l’autre; elles sont soumises toutes les deux au besoin impérieux que l’homme a du changement. Pour nous autres, Russes, qui n’avons pas été passés au dernier réchampi de la civilisation, et chez qui le snobisme est à l’état de bête rare—je parle, tu m’entends, des vrais Russes, dont nous sommes au fond, malgré notre légère teinte d’européanisme, et non de ceux qui passent l’hiver à Nice et l’été dans les villes d’eaux allemandes—les choses n’en sont pas encore arrivées là; mais en France il n’est de question si importante que celle que la mode ne prime. N’est-ce pas, mademoiselle Burdeau (ces mots dits en français s’adressent à une jeune fille qui, arrêtée sur le seuil de la porte, sourit à la dernière phrase de Viéra), n’est-ce pas que chez vous autres la douleur elle-même, l’immuable et divine douleur doit porter des manches à gigot ou des corsets «droits devant» selon le caprice de la mode?... Vous avez eu, avec les «paniers», les soucis légers qu’une chiquenaude secouait; avec le bonnet rouge des «patriotes», la douleur stoïque des Anciens; le... comment nommez-vous donc ce chapeau que l’on voit sur les daguerréotypes de nos aïeules?
—Le «cabriolet»?
—Le cabriolet, oui. Eh bien! le cabriolet, lui, exhalait un chagrin bruyant fait de coups de pistolet et d’anathèmes lancés au ciel. De notre temps, enfin, la douleur est muette; il serait inconvenant, plus même: ridicule, pour parler comme vous autres, de crier que l’on souffre. «Ne soyons pas romantiques», n’est-ce pas, mademoiselle Madeleine?—Et Viéra scanda cette phrase avec un sourire des plus ironiques.—Oh! surtout «ne soy-ons pas ro-man-tiques!» Savez-vous que vous êtes étonnants, vous autres, Français?
—Chère Viéra, dit de sa voix fraîche et douce la jeune fille à qui s’adressait directement cette dernière exclamation, nous avons, écrite quelque part par un de nos classiques, cette réflexion dont vous ne nierez pas la justesse:
L’ennui naquit un jour de l’uniformité.