—Viens t’asseoir sur le divan, sœur, nous causerons de ces choses quand tu seras remise, tu as de si grands mots!... Et puis tu pleures, allons, calme-toi!
—Mais justement, je ne pourrai me calmer avant de savoir ce que tu penses! De si grands mots?... Et la chose, qu’est-elle?... Vadim, ajouta Viéra après quelques secondes de silence, et en faisant effort pour reprendre quelque empire sur elle-même, tu vas me dire bien sincèrement le fond de ta pensée. Jusqu’ici, tu as eu affaire à une âme affolée qu’il te fallait calmer d’abord par des mots hypocrites.—Entre parenthèses, tu t’y es bien mal pris, mon pauvre, car tes paroles n’étaient appuyées ni par la franchise ordinaire de tes yeux ni par la conviction du ton; tu débitais une leçon d’apaisement, voilà tout.—Mais vois, frère, j’ai repris ma vaillance, et j’exige que tu établisses nettement la situation devant moi. Va, je suis décidée, je t’écoute! Et elle plongea nettement son regard dans le regard ému de son cousin.
—Mais je n’ai rien à ajouter à tes observations, Viéra, dit le jeune homme en hésitant un peu. Et puisque mes paroles n’ont pas su te tromper sur ce que j’avais remarqué moi-même, tu n’ignores plus rien... Maintenant, une seule chose que je dois te dire et que je t’affirme n’être pas une consolation banale, c’est qu’il ne s’agit pas encore ici de folie proprement dite,—oh! ma pauvre sœur, comme ce mot te bouleverse!—mais d’une agitation nerveuse extrême et de troubles psychiques qui doivent être peu graves encore puisque, seuls au milieu de tant de gens qui entourent Sacha, nous nous en sommes aperçus jusqu’à cette heure.
—Mais alors, Vad, il y aura moyen de la guérir! Nous allons la soigner tout de suite... dis ce qu’il faut faire!
—Ah! voilà la chose délicate!... Tu vois que la moindre observation, la moindre tentative de contrarier sa volonté provoquent chez Sacha des crises de révolte exaspérée et qui doivent faire un tort des plus graves à son système nerveux déjà si compromis. Comment, alors, lui imposer les douches, les courants électriques, les injections hypodermiques, tous les remèdes brutaux, enfin, qui constituent le traitement des troubles cérébraux? Et puis, aurais-tu le courage, toi, d’ouvrir les yeux de ta mère?... Pour ma part, je pense qu’il vaut mieux laisser aller les choses pendant quelque temps encore. La pauvre petite n’est pas ici dans un milieu hostile à sa santé ni à ses nerfs; au contraire, elle n’est entourée que de gens qui l’aiment et ne songent qu’à lui épargner les moindres contrariétés; elle vit aussi librement qu’un petit animal vagabond et respire tout le jour l’air si vivifiant de la forêt. Quel traitement pourrait-on lui faire subir qui équivaille à celui-là?
—Oui, tant que le mal est bénin... Tu dis qu’il est encore tel, et je veux te croire, Vadim, car c’est si affreux de penser... ô Seigneur! Mais il peut empirer, il empirera certainement, je le lis dans tes yeux!
—Non, cela n’est pas certain. Si quelque émotion forte, quelque trouble organique imprévu ne vient pas compliquer le mal, minime encore en somme, dont nous avons remarqué les symptômes chez notre Aleksandra, il est très probable que celui-ci n’empirera pas, peut-être même guérira-t-il à la longue... Malheureusement...
—Quoi, malheureusement? Pourquoi n’achèves-tu pas? Je t’ai dit que je ne veux pas de restrictions. Aussi bien, tout ceci me regarde autant que toi, exclama Viéra avec un peu d’âpreté dans la voix et un geste impatient des épaules!