—Tu le veux? Eh bien! le pis c’est qu’il s’agit ici d’un cas héréditaire... Oui, Viérotschka, c’est d’un mal atavique, et non d’un mal accidentel quelconque, qu’est victime notre sœur... Voilà ce qui complique les choses... Il est bien rare, hélas! que l’on guérisse la folie héréditaire.
—Vadim, que dis-tu là? s’écria la jeune fille frémissante. Notre famille frappée d’un mal aussi horrible? Mais comment sais-tu cela? Quelle preuve as-tu?... parle! Ah! frère, frère, nous sommes donc maudits par Dieu! Avec un geste de désolation véhémente, Viéra heurta ses tempes de ses deux poings fermés. Et dire qu’on est insouciant, qu’on est jeune, que la vie semble un rêve d’amour et de beauté!... Ah! Seigneur!
—Tu vois bien que je n’aurais pas dû répondre à tes questions, fit l’étudiant enveloppant sa sœur d’un regard de pitié; les conversations de ce genre ne sont pas faites pour une pauvre petite âme de dix-huit ans...
—Si, Vad. Mais elle doit s’y habituer. Quand cela vous tombe, là, comme une bombe... Allons, encore une fois je t’écoute. Tu disais que la folie,—enfin oui, disons la folie: à quoi bon nous leurrer par l’emploi d’euphémismes?—donc que la folie de Sacha est un mal héréditaire, et je te demandais comment tu savais cela. Réponds.
—Par un écrit de ton grand-père Douganovski d’abord. (Car c’est la famille de ta mère qui est en cause ici, et non celle des Erschoff qui est la mienne, à moi aussi.) Il y aura tantôt deux ans, tante m’a prié de mettre en ordre des papiers qu’elle avait entassés pêle-mêle dans un coffre après la mort de son père. Quel a été mon étonnement de trouver parmi ceux-ci un travail détaillé sur l’hérédité de sa propre famille! Il avait pu remonter jusqu’à ton arrière-grand-père—au delà, les renseignements lui manquèrent—et il avait trouvé pendant ces cinq générations, celle qui le suivait, la sienne et les trois précédentes, jusqu’à huit cas de folie caractérisée et six cas de déséquilibrement partiel. C’est la démence de sa fille aînée, la sœur de ta mère, et celle d’une de ses tantes du côté paternel, qui lui avait donné l’idée d’établir ce mémoire sur lequel, du reste, le bon docteur ne faisait aucune réflexion particulière. Comme médecin, il constate les faits, voilà tout... Il a même l’air de se complaire dans son travail, car il décrit chaque cas avec une profusion de détails des plus minutieuses.
—Et quels étaient ces cas? fit Viéra haletante.
—Oh! tu comprends que je n’ai pas cela ainsi présent à la mémoire! C’est si compliqué, ces choses.
—Mais y en avait-il dans le nombre qui puissent te faire prévoir d’après des similitudes de symptômes ce que sera le mal d’Aleksandra s’il s’empire?
—Non, ma chérie; rien ne sert, d’ailleurs, de faire des déductions à ce sujet, car la folie, justement parce qu’elle est la folie, c’est-à-dire la défaite de toute idée et de tout sentiment raisonnables, se présente sous des aspects si variés, et dans un désordre de symptômes si extravagant, que l’observateur et le spécialiste en sont presque toujours déroutés. C’est ce qui explique que la guérison en soit si malaisée.
—Vadim, je voudrais lire le travail de grand-père; pourrais-tu me le procurer?