—Rien ne m’est plus facile, car le sachant inutile à ta mère pour l’instant, je l’ai gardé chez moi. Je pourrai te l’envoyer de Kieff, en rentrant. Seulement, je te préviens que tu y trouveras beaucoup de mots techniques et par conséquent difficiles à comprendre pour toi qui n’es pas initiée...

—Je m’aiderai d’un dictionnaire; il y en a de gros dans la bibliothèque, ceux de grand’père, justement... Oh! comme cela va m’intéresser, maintenant! Hélas! oui, lugubrement m’intéresser, ajouta Viéra avec un soupir.

—Et faire trotter ton imagination qui n’a pas besoin d’encouragement pour cela! Je ne sais vraiment si je dois te donner ce mémoire...

—Et quel droit aurais-tu d’agir ainsi, je te prie? Tu n’as rien à voir avec ma famille du côté maternel. Pourtant, tu les as bien lus, toi; alors, pourquoi m’empêcherais-tu d’en prendre connaissance?... Je ne suis plus une enfant, en somme... Oh! je te dis, Vadim, fit Viéra lentement, que depuis une heure je ne suis plus une enfant! Crois-le, frère!

Tant de gravité accompagnait ces paroles, une expression de mélancolie si profonde voilait les clairs yeux bleus, que le jeune homme sentit monter de son cœur vers sa cousine un élan de pitié infinie.

—Eh bien! qu’il soit fait selon ta volonté, ma Vierotschka!

—Dans le désordre de mes questions, j’ai encore oublié quelque chose. Dis-moi, parmi les membres vivants de ma famille, à part la sœur de maman,—celle-là, je sais qu’elle est folle,—y a-t-il encore des... malheureux comme ceux dont nous venons de parler?

—Non. Et non seulement plus de ceux-là, mais de réprouvés d’aucune sorte, car je sais par ta mère—que j’ai interrogée sans lui faire soupçonner le motif de mon enquête—qu’après elle et ta tante l’aliénée, Katia, Sacha et toi, êtes les dernières représentantes de votre race du côté des Douganovski. Ton grand-père constate déjà dans son mémoire que cette famille est près de s’éteindre... Il n’avait eu qu’un fils, lui, qui est mort en bas âge, puis ta tante Sofia, puis ta mère; et, en fait de parents plus éloignés, dans la branche des Douganovski, il ne lui restait qu’une tante célibataire atteinte de folie, et un cousin germain âgé de plus de soixante ans, sans descendants. Ces deux-là sont morts depuis longtemps. Le médecin aliéniste qu’était ton grand-père aurait dû se réjouir de voir réduite à quelques membres une race stigmatisée d’un si horrible mal; mais non, il n’y songe même pas; l’orgueil de l’homme est si grand qu’il préfère se survivre à lui-même dans la souffrance et l’abjection, plutôt que de consentir au néant!... Tu vois, Viérotscka, que je connais l’histoire de la famille mieux que toi.

—Oui, c’est vrai. Ces questions ne m’intéressaient pas jusqu’ici; je ne pensais qu’à maman, à Sacha, à Katia, à toi, Vad!... Je n’avais pas encore appris qu’il faut dans la vie savoir penser à tout, surtout à ce qui est le plus triste, hélas!...