—Il ne faut pas non plus que tu deviennes maintenant d’un pessimisme outré, ma petite sœur! C’est une tendance qu’ont les êtres jeunes et vibrants d’exagérer ainsi leurs peines; il faut voir les choses d’un œil plus impartial, plus philosophe.
—Eh! comment veux-tu que je les voie, les choses, quand elles sont là criantes d’injustice et de réalité! Ah! Vadia! Sacha folle! Comment veux-tu que je pense à une tragédie pareille sans gémir tout haut de douleur et de pitié?
—Crois-tu, ma chérie, que je ne te comprenne pas? Va, je suis là depuis une demi-heure à te prescrire du calme, et mon cœur, à moi, éclate de chagrin! Mais comment saurons-nous épargner les peines à ceux qui nous sont chers si nous ne parvenons pas à surmonter les nôtres en leur présence? Songe à ta mère qui, grâce au ciel, est restée jusqu’à présent aveugle au malheur de Sacha; que deviendra-t-elle le jour où elle s’en apercevra enfin?... Oh! sœur, c’est là une chose dont Dieu me préserve de devenir le témoin, et que nous devons retarder au prix de tous nos efforts! Quant à Katia, le bonheur des fiancées l’aveugle, elle est si gaie, si insouciante! Aurons-nous le courage de lui gâter l’heure triomphante de son mariage par de si tristes craintes? Non seulement nous devons donc cacher notre inquiétude le mieux que nous le pourrons, mais encore essayer de donner le change par nos plaisanteries et notre air de ne rien voir, si une bizarrerie plus accentuée de notre Aleksandra venait un jour ou l’autre forcer les soupçons de ma tante ou de Katia... Nous éloignerons de la sorte, aussi longtemps que nous le pourrons, la douleur des êtres faibles que nous aimons. Te sens-tu le courage d’agir ainsi, Viéra?
—Oui, Vadim, oui, cette force, je l’aurai; du moins tant que tu seras ici pour me seconder... Mais dans trois semaines tu pars, et alors que ferai-je seule contre l’indomptable malheur?
—Ce que ta vaillance et ta pitié réunies te dicteront, sœur. Je réponds d’elles, moi, je sais bien qu’elles iront jusqu’au bout de leur tâche!
—Et quand il sera trop tard pour feindre?... Quand nos efforts deviendront vains?...
—Alors, Viéra, alors nous laisserons agir Dieu!
La jeune fille, à ces mots, tourna la tête vers l’image sainte dont l’or pâle scintillait doucement dans un coin de la chambre. Tout d’abord un mouvement d’hésitation la retint, comme si le premier souffle d’épreuve qui passait sur sa vie avait eu déjà le pouvoir de faire vaciller la claire flamme de sa Foi; mais ce ne fut là qu’une faiblesse passagère; bientôt reconquise, elle marcha ardemment vers l’icône.
—O Seigneur! elle est si douce et si jolie, murmura-t-elle en se prosternant par trois fois pour toucher la terre du front, selon l’usage russe. Éloigne, Dieu puissant, éloigne ce calice de tes fidèles servantes! Et maintenant, je vais te laisser travailler, Vad!...
Sa voix était devenue plus égale, son regard plus serein.