Le dos tourné aux regards moqueurs de sa sœur, Viéra put enfin cesser de se contenir. De grosses larmes tombèrent de ses yeux et roulèrent lentement tout le long de ses joues brûlantes, désolées, amères comme le fiel du calvaire. Sa jeune âme, choyée jusqu’alors par la vie, ne pouvait accepter l’épreuve... Toujours revenait à sa mémoire l’entretien qu’elle avait eu une heure auparavant avec Vadim, et le sens des phrases brutales qui s’y étaient échangées, bouleversait de plus en plus son cœur désemparé. Ah! qu’elles étaient éloquentes sous leur apparence d’inconsciente raillerie, les paroles de Katia, faisant allusion au tragique entretien! Comme en un cauchemar obsédant, Viéra se les répétait à elle-même, tout au long de la route, ces paroles, et plus elle allait, plus lui semblait sinistre l’objet qu’elles évoquaient... «Complices d’une chose ténébreuse... d’une chose ténébreuse... ah! oui, d’une chose horrible et ténébreuse!...»

Du berceau de vigne sauvage, des voix légères arrivaient jusqu’à elle, donnant l’impression dissonante d’une musique bouffe entre deux actes d’un drame... Viéra impatientée s’enfuit vers la maison!


VII

SUR l’asile des géants verts plane un ciel orageux et lourd. Tout en lui et autour de lui est silence. Même la feuille branlante du tremble se fige en une immobilité d’émail... Pas un cri, pas un chant, pas le moindre bourdonnement d’insecte... Les bêtes peureuses se sont réfugiées dans leurs tannières; les scarabées, carapacés de leurs brillants élytres, dorment sous les écorces; et les oiseaux, plumes hérissées, regards inquiets, se blottissent au fond des nids. Les aiguilles de pins dont le sol est jonché, crépitent comme des sarments mal éteints; la mousse perd sa fraîcheur; les corolles agonisent. De temps à autre, le soleil se cache derrière les nuages; l’ombre succède à la lumière, mais la chaleur reste, sous le voile plombé du ciel, ce qu’elle était dans l’ardeur des rayons étincelants: une atmosphère de malaise et d’angoisse. Le steppe brûlant est à deux pas; on croirait entendre grésiller ses herbes raccourcies par la main des faucheurs...

Peu à peu, pourtant, un frisson sournois agite les feuilles, un souffle court entre les arbres. D’abord faible comme une haleine, puis, plus hardi, il caresse la verdure et les rameaux, lèche les troncs, éparpille le pollen des fleurs. Enveloppé par ces étreintes perfides, la forêt mollement s’abandonne... Alors, ambitieux d’affirmer sa puissance, le vent s’enfle tout à coup, devient cruel, acharné, formidable! Rien ne l’arrête; ni les craquements des membres robustes brisés par lui, ni l’épouvante muette des oiseaux arrachés de leurs nids, ni les gémissements des fougères violées. Il est le souverain, le despote, le dieu de la terreur et de la force. Il grince, rugit, saccage, détruit, hurle de volupté, de démence et de rage!... Vaincus, les arbres tendent vers lui leurs bras tordus de désespoir, les voix de la forêt demandent grâce; mais le despote ne veut pas les entendre. Ivre d’orgueil, certain de la victoire, il se repaît longtemps de l’impuissance de ses victimes... jusqu’à ce qu’enfin, lassé lui-même de son triomphe, il prépare, pour disparaître dans toute sa gloire, sa terrifiante apothéose!

Appelée par sa voix, la foudre des antiques sanctuaires renaît. Sur le fond du ciel couleur d’argile, des lueurs passent, rapides, enveloppant la forêt de teintes ardentes, lumineuses, splendides! On dirait le décor sublime d’un théâtre bâti pour des dieux! Et le tonnerre roule ses fracas... Assise sur le solitaire monticule qui se dresse au milieu d’un cirque fermé par des mélèzes, Aleksandra assiste au drame des éléments. Sortie de la datcha une heure avant l’orage, elle a erré à travers son domaine de troncs et de verdure, jusqu’à ce que la chaleur, devenue intolérable, la forçât enfin à suspendre sa course.