L’horreur de la nature en disgrâce la trouble, l’épouvante, et pourtant la fascine, la séduit!... Dans le chaos de la tempête son âme primitive a reconnu un frère. Lorsque le vent fait rage, lorsque la foudre luit, elle se dresse sur son piédestal d’herbe, regarde en frémissant se tordre les rouges serpents, et livre aux folles ardeurs de la brise son corps haletant, ses joues brûlantes. Cependant la fureur de l’orage finit par décroître, le tonnerre espace ses grondements. Les éclairs, plus timides, semblent des rubans d’orfroi suspendus par instants à la voûte du ciel. De larges gouttes de pluie, chaudes comme des larmes d’abord, plus fraîches ensuite, s’écrasent avec bruit sur les feuilles lisses des arbres et sur le sol qui fume. A leur contact la forêt se ranime; elle croit à la bienfaisance de cette eau qui vient s’offrir à ses hôtes altérés... Erreur!... Précipitant sa chute, condensant ses flots, grossissant ses torrents, l’averse, plus destructive que le vent, fait par seconde des milliers de victimes.

C’est la verdure qu’elle hache et broie sur son passage; les branches frêles que sa lourde chute abat, les beaux champignons roses, argentés, vert pâle, que le fouet de ses gouttes cingle, les hampes des digitales, les mauves clochettes des campanules, les graciles œillets qui s’affaissent sous son poids; les troncs que déracine le tourbillon de ses eaux; l’oiseau épeuré que sa douche arrache de l’arbre avec son nid. Sans compter le meurtre des abeilles qui n’ont pas eu le temps de regagner la ruche; la noyade des hannetons, la désolante razzia des papillons flirteurs, et le naufrage des fourmilières.

Lorsque les cataractes du ciel s’apaisèrent à leur tour et que Sacha, ruisselante, quitta son tertre, son cœur se brisa à constater le désastre.

Ce ne furent, de toutes parts sur sa route, que rameaux arrachés d’où découlait la sève; feuilles lacérées, calices broyés, boules de plumes palpitantes, œufs dispersés, cèpes et oronges meurtris... Deux ou trois fois son pied, nu sur la sandale de trille, frôla un petit corps doux et tiède qui haletait; c’était un écrueil, une belette, un oiselet, un levraut imprudent que la vigilance de sa mère n’avait pas su retenir au nid; épaves fragiles que la tempête avait soulevées dans son noir tourbillon et rejeté brutalement sur le sol. Tout ce à quoi Sacha put trouver un semblant de vie elle l’emporta pêle-mêle dans un pan de sa robe.

Mais elle aussi était lamentable, la pauvre petite idole!

Dénouées par le vent, fouettées par la pluie, ses nattes en désordre s’affalaient piteusement le long de ses épaules; sa robe ruisselante se collait aux endroits où sa peau était nue, lui donnant par tout le corps une pénible impression de mouillé et de froid; ses sandales à demi détachées clapotaient sur les débris humides dont le sol de la forêt était jonché.

Chargée des bestioles que sa pitié a recueillies, elle marche avec peine et butte à chaque instant sur les racines que l’eau a déchaussées.

Pourtant la voici dans l’allée des noisetiers; de quels côtés la porteront ses pas qui hésitent? Viéra lui a dit hier qu’Evlampia l’attend et se désole... qu’elle a promis pour fêter la venue de son trésor un savoureux kissiel à la framboise... que Danilo a fini la cage aux écureuils... Justement elle a là, dans un pan de sa robe, deux petits corps roux nichés sous une queue en panache; n’est-ce pas une disposition du Père qui veille là-haut sur ses enfants et guide leurs pas indécis? Il y a bien loin pour retourner ainsi transie à la datcha! Et puisque Danilo... Sacha fait claquer ses sandales sur le sentier de la chaumière.

—Par miséricorde! C’est toi, mon cœur? Et ainsi trempée! O Seigneur!... Viens, ma petite âme!... Enfin, je te vois! Mon trésor, mon trésor!... Donne ça, mon amour... Ach! ce sont des écureuils, une belette... elle a ramassé cela, la gentille! Comme elle est pitoyable! Viens, ma colombe, nous allons te sécher. Que je suis contente! Ah! que je suis contente de te voir, ma douce, ma dorée, ma campanule, ma rose!

La pauvre Evlampia parlait sans trop savoir elle-même ce qu’elle disait. Les poétiques appellations petites-russiennes lui semblaient fades et trop peu nombreuses encore pour exprimer sa tendresse à l’enfant retrouvée! Lentes et douces, de toutes petites larmes roulaient de ses yeux sur ses joues, larmes de vieillard à qui la vie, hélas! a volé toutes ses sèves.