—Sais-tu quoi, seigneuresse? Je vais te mettre mon linge et une de mes jupes pendant que les tiens sécheront. Que tu seras jolie en paysanne! J’ai justement là, dans mon coffre, ma robe de noce, mon kaftane bleu et deux belles chemises que j’ai brodées quand j’étais fille. Tu choisiras. Je ne les mets qu’à Noël et à la fête de Christ ressuscité, mais quand il s’agit d’une barichnia comme toi, ce n’est pas trop beau pour un jour de semaine. Regarde, milaïa, est-ce que cela te plaît? Ah! ah! ma couronne de fleurs aussi! Peux-tu te figurer Evlampia fiancée? Et c’est que j’étais belle, mon cœur! Tiens! voilà mes tresses, blondes, vois, comme celles de Ioulia, et mes bottes de safian... Oh! soupira la pauvre vieille femme, il y a longtemps que ces choses ornaient ta servante! Son Pavel dort depuis vingt ans dans la poussière, sa fille aussi, sa Marina a quitté le monde il y aura tantôt six automnes, et le mari de sa fille reçoit chaque année sur sa tombe le riz et le sel que Danilo lui porte. Il ne lui reste que ce dernier rameau de son arbre d’amour! No! que faire? Il a plu au Seigneur!...
Résignée comme tous ceux de sa race, Evlampia, aussitôt, cessa de s’occuper d’elle.
—Quand tu seras habillée je pourrai croire que tu es ma fille, si une barichnia peut permettre que l’humble paysanne songe à cela, corrigea timidement la vieille femme. Choisis la plus belle de ces deux chemises, celle avec les jours et la broderie bleue. Voici la jupe; c’est ma mère qui l’a tissée. Mais puisque tu y es, mets aussi l’écharpe à franges. Oh! ce collier, qu’il va bien à ton cou gentil! C’est drôle, tes pieds blancs sortant d’une cotte de villageoise! On dirait des colombes. Ah! tu veux les bottes, aussi? Les talons de cuivre claqueront quand tu marcheras. Maintenant, s’exclama Evlampia ravie, tu es une vraie niéviesta (fiancée)! Sais-tu? Je vais te servir le kissiel, du miel, des merises. Mets-toi à table, ici, pas sur le banc extérieur, car tu pourrais attraper froid, après l’averse que tu as reçue sur le dos. Je m’en vais voir comment mes tournesols, les pauvres, ont supporté la tempête, et ramasser un peu de bois autour de la khata. Je serai ici dans un quart d’heure au plus; tu ne resteras pas seule longtemps... D’ailleurs Danilko va rentrer; il est allé ce matin à Ermino avec Schmoul pour vendre ses poteries; la brischka repasse à cinq heures juste. Ce n’est pas l’orage ni le déluge qui retarderaient le juif! Il doit être à la gare, au train de Kieff, pour ramener des clients; il préférerait revenir du bourg avec sa charrette sur son dos plutôt que de risquer les six grivienniks de sa course! No, je sors; que Dieu soit avec toi!... Sais-tu, seigneuresse? Danilo va croire, en te voyant, que c’est une des belles filles qu’il fait danser les soirs de dimanche sur le préau! Cela le fera bien rire après! Hi! hi!
Les épaules d’Evlampia se secouèrent d’une douce gaieté.
Mais lorsqu’elle fut partie, Sacha ne goûta pas tout de suite au kissiel rose. Rêveuse, elle marcha sur ses bottes qui craquèrent vers le coffre d’où s’échappait, à travers le couvercle soulevé, un parfum de choses mortes. Deux nattes gisaient là, blondes comme une quenouille de chanvre, épaisses et drues comme le blé des moissons; deux nattes pareilles à celles qui flottaient, mêlées aux rubans et aux fleurs de la couronne des fiancées ruthènes sur les épaules de Ioulia.
L’idole les palpa tour à tour, ces nattes, en fit jouer une sur les blancheurs de sa chemise, puis, résolument, elle souleva son diadème, attacha les blonds cheveux parmi les roses déteintes, cacha les siens sous les rubans, et s’en fut dans l’ombre de la chambre pour se mirer au verre qui recouvrait l’icône.
La vitre grossière ne lui montra pas grand’chose de son image, mais qu’importe? Elle caressait, ramenées sur sa poitrine, des tresses pareilles à celles qu’elle avait vues se dorer sous le soleil couchant le soir d’un inoubliable baiser, et, dans son rêve dément, la Sacha des jours mauvais disparaissait, échangeant sa misère contre la joie radieuse d’une épouse de demain!...
Le dos tourné à la porte de la chaumière, elle s’est assise sur l’escabeau familier d’Evlampia, devant les friandises servies par la vieille femme. Pourtant, la gelée rose qui tremble dans l’assiette ne la tente pas. Nulle envie ne lui vient de manger les merises; le miel, blond comme ses nattes, est joli à regarder, mais éveille à peine les convoitises de son palais...
C’est que, brisée par les étreintes de la tempête et la douche de l’averse, fatiguée de sa course à travers la forêt, une douce somnolence peu à peu tente de s’emparer d’elle. Déjà ses rêveries flottent dans une brume indécise... Ses bras sont retombés le long de son corps comme des membres sans vie; sa tête se penche sur sa poitrine, et ses paupières se ferment... Un mouvement de ses épaules a rejeté une des tresses en arrière. Dans l’ombre grise de la chaumière, Danilo lui-même la prendrait pour Ioulia!