Alice n’osa pas désobéir, bien qu’elle fût sûre que les mots allaient lui venir tout de travers. Elle continua donc d’une voix tremblante:

“Passant près de chez lui, j’ai vu, ne vous déplaise,
Une huître et un hibou qui dînaient fort à l’aise.”

“A quoi bon répéter tout ce galimatias,” interrompit la Fausse-Tortue, “si vous ne l’expliquez pas à mesure que vous le dites? C’est, de beaucoup, ce que j’ai entendu de plus embrouillant.”

“Oui, je crois que vous feriez bien d’en rester là,” dit le Griffon; et Alice ne demanda pas mieux.

“Essaierons-nous une autre figure du Quadrille de Homards?” continua le Griffon. “Ou bien, préférez-vous que la Fausse-Tortue vous chante quelque chose?”

“Oh! une chanson, je vous prie; si la Fausse-Tortue veut bien avoir cette obligeance,” répondit Alice, avec tant d’empressement que le Griffon dit d’un air un peu offensé: “Hum! Chacun son goût. Chantez-lui ‘La Soupe à la Tortue,’ hé! camarade!”

La Fausse-Tortue poussa un profond soupir et commença, d’une voix de temps en temps étouffée par les sanglots:

“O doux potage,
O mets délicieux!
Ah! pour partage,
Quoi de plus précieux?
Plonger dans ma soupière
Cette vaste cuillère
Est un bonheur
Qui me réjouit le cœur.”

“Gibier, volaille,
Lièvres, dindes, perdreaux,
Rien qui te vaille,——
Pas même les pruneaux!
Plonger dans ma soupière
Cette vaste cuillère
Est un bonheur
Qui me réjouit le cœur.”

“Bis au refrain!” cria le Griffon; et la Fausse-Tortue venait de le reprendre, quand un cri, “Le procès va commencer!” se fit entendre au loin.