« Mais si pourtant tu as envie d’un casque fin, trouves-en un autre et conquiers-le avec plus d’honneur. Le paladin Roland en porte un semblable ; un semblable, et peut-être encore meilleur, en porte Renaud. L’un appartint à Almont et l’autre à Mambrin[25]. Acquiers l’un d’eux par ta valeur ; quant à celui-ci, que tu avais jadis promis de me laisser, tu feras bien de me le laisser en effet. — »
A l’apparition que l’ombre fit à l’improviste hors de l’eau, tout le poil du Sarrasin se hérissa, et son visage pâlit. Sa voix qui était prête à sortir, s’arrêta. Puis, s’entendant ainsi reprocher par Argail qu’il avait tué jadis, — il se nommait Argail — son manque de parole, il se sentit brûler au dedans et au dehors de honte et de colère.
N’ayant pas le temps de chercher une autre excuse et reconnaissant bien qu’on lui disait la vérité, il resta sans réponse et la bouche close. Mais la vergogne lui traversa tellement le cœur, qu’il jura par la vie de Lanfuse[26] ne vouloir jamais plus qu’un autre casque le couvrît, sinon celui si célèbre que jadis, dans Aspromonte, Roland arracha de la tête du fier Almont.
Et il observa mieux ce serment qu’il n’avait fait du premier. Puis, il s’en va si mécontent que, pendant plusieurs jours, il s’en ronge et s’en consume l’esprit, n’ayant d’autre préoccupation que de chercher le paladin, deçà, delà, où il pense le trouver. Une aventure d’un autre genre arrive au brave Renaud qui avait pris des chemins opposés.
Renaud ne va pas loin, sans voir sauter devant lui son généreux destrier : « — Arrête, mon Bayard ; arrête tes pas ; car être sans toi m’est trop nuisible. — » A cet appel, le destrier reste sourd et ne vient pas à lui. Au contraire il s’en va plus rapide. Renaud le suit et se consume de colère. Mais suivons Angélique qui fuit.
Elle fuit à travers les forêts obscures et pleines d’épouvante, par des lieux inhabités, déserts et sauvages. Le mouvement des feuilles et de la verdure, s’agitant aux branches des chênes, des ormes et des hêtres, lui avait fait, par des peurs soudaines, tracer deçà, delà, d’étranges détours, car à toute ombre aperçue sur la montagne et dans la vallée, elle craint toujours d’avoir Renaud derrière les épaules.
Telle la jeune biche ou la jeune chèvre qui, à travers les feuilles du bois natal, a vu le léopard égorger sa mère, et lui ouvrir le flanc et la poitrine, de forêt en forêt, loin de la bête cruelle, s’échappe, tremblant de peur et de défiance. A chaque buisson qu’elle frôle en passant, elle croit être saisie par la gueule de la bête féroce.
Ce jour-là, et la nuit suivante et la moitié de l’autre jour, Angélique s’en va, tournant et ne sachant où. Elle se trouve à la fin dans un charmant petit bois, que doucement caresse une fraîche brise. Deux clairs ruisseaux murmurant tout autour, y tiennent les herbes toujours tendres et nouvelles, et font un doux concert à l’oreille, en se brisant et en courant lentement à travers de petites roches.
Là, pensant être en sûreté et à mille milles de Renaud, fatiguée de la route et brûlée par la chaleur, elle se décide à se reposer un peu. Elle descend de cheval parmi les fleurs, et laisse aller à la pâture le palefroi débarrassé de sa bride. Celui-ci s’en va errer autour des claires ondes dont les bords étaient remplis d’une herbe fraîche.
Non loin de là, Angélique voit un beau buisson d’épines fleuries et de roses vermeilles, qui se penche sur le miroir des eaux limpides, garanti du soleil par les grands chênes ombreux. Au milieu est un espace vide, de sorte qu’il forme comme une chambre fraîche parmi des ombres plus épaisses. Et les feuilles s’entremêlent aux rameaux, de façon que le soleil, ni le moindre regard, n’y peuvent pénétrer.