Au dedans, les herbes tendres y font un lit invitant à s’y reposer quiconque s’en approche. La belle dame se place tout au milieu. Là, elle se couche et s’endort. Mais elle ne reste pas longtemps ainsi, car il lui semble qu’un bruit de pas vient jusqu’à elle. Inquiète, elle se lève et, près de la rivière, elle voit qu’un chevalier armé est venu.
S’il est ami ou ennemi, elle l’ignore. La crainte, l’espérance, le doute lui secouent le cœur. Elle attend la fin de cette aventure, et d’un seul soupir se garde de frapper l’air. Le chevalier descend sur la rive du fleuve ; sur l’un de ses bras il laisse reposer sa joue, et il se plonge dans une si profonde rêverie, qu’il paraît changé en une pierre insensible.
Pensif, il resta plus d’une heure la tête basse, le dolent chevalier. Puis il commença, d’un ton affligé et bas, à se lamenter d’une si suave façon, qu’il aurait de pitié attendri un rocher et rendu clément un tigre cruel. Soupirant, il pleurait tellement que ses joues semblaient un ruisseau et sa poitrine un Mont-Gibel[27].
« — O pensée, — disait-il — qui me glaces et me brûles le cœur, et causes la douleur qui sans cesse me ronge et me consume ! Que dois-je faire, puisque je suis arrivé trop tard, et qu’un autre, pour cueillir le fruit, est arrivé avant moi ? A peine en ai-je eu quelques paroles et quelques regards, et d’autres en ont toutes les dépouilles opimes. S’il ne m’en revient ni fruit, ni fleur, pourquoi mon cœur veut-il encore s’affliger pour elle ?
« La jeune vierge est semblable à la rose qui, dans un beau jardin, sur le buisson natal, pendant qu’elle est seule, repose en sûreté, alors que le troupeau ni le pasteur n’est proche. La brise suave et l’aube rougissante, l’eau, la terre, lui prodiguent leurs faveurs ; les jeunes amants et les dames énamourées aiment à s’en parer le sein et les tempes.
« Mais elle n’est pas plus tôt séparée de la branche maternelle et de sa tige verdoyante, que tout ce que des hommes et du ciel elle avait reçu de faveurs, de grâce et de beauté, elle le perd. La vierge qui laisse cueillir par un seul la fleur dont elle doit avoir plus de souci que de ses beaux yeux et de sa propre vie, perd dans le cœur de tous ses autres amants le prix qu’auparavant elle avait.
« Qu’elle soit méprisée des autres, et de celui-là seul aimée à qui d’elle-même elle a fait un si large abandon. Ah ! fortune cruelle, fortune ingrate ! Ils triomphent, les autres, et moi je meurs d’abandon. Mais peut-il donc arriver qu’elle ne me soit plus chère ? Puis-je donc abandonner ma propre vie ? Ah ! que plutôt manquent mes jours ; que je ne vive plus, si je ne dois plus l’aimer. — »
Si quelqu’un me demande quel est celui qui verse tant de larmes sur le ruisseau, je dirai que c’est le roi de Circassie, Sacripant, qui est ainsi d’amour travaillé. Je dirai encore que de sa peine la seule et première cause était d’aimer Angélique et d’être un de ses amants ; et il fut bien reconnu par elle.
Aux pays où le soleil se couche, à cause de son amour il était venu du bout de l’Orient, car il apprit dans l’Inde avec une grande douleur comment elle suivit Roland dans le Ponant. Puis il sut en France que l’empereur l’avait séquestrée de ses autres prétendants et promise en récompense à celui d’entre eux qui, en ce jour, aiderait le plus les lis d’or.
Il avait été au camp et avait vu la défaite que subit le roi Charles. Il chercha les traces d’Angélique la belle et il n’avait pas encore pu les retrouver. C’était donc là la triste et fâcheuse nouvelle qui, d’amoureuse plainte, le faisait gémir, s’affliger, se lamenter et dire des paroles qui, de pitié, auraient pu arrêter le soleil.