Quand elle les eut assez éloignés du palais pour ne plus craindre que l’enchanteur maudit pût exercer sur eux son pouvoir pernicieux, elle porta à ses lèvres de rose l’anneau qui lui avait fait éviter plus d’un danger. Soudain, elle disparut à leurs yeux, les laissant comme insensés et stupéfaits.
Son premier projet était de prendre avec elle Roland ou Sacripant qui l’aurait accompagnée dans son retour au royaume de Galafron, dans l’extrême Orient ; mais soudain il lui vint un profond dédain pour tous les deux. Changeant en un instant de résolution, elle ne voulut rien devoir ni à l’un ni à l’autre, et pensa que son anneau lui suffirait pour les remplacer.
Les trois guerriers bafoués portent leurs regards stupéfaits d’un côté et d’autre à travers le bois. Tel le chien qui a perdu la trace du lièvre ou du renard qu’il chassait et qui s’est dérobé à l’improviste dans un terrier étroit, dans un épais taillis ou dans quelque fossé. La dédaigneuse Angélique se rit d’eux, car elle est invisible, et elle observe leurs mouvements.
Au milieu du bois se montre un seul chemin. Les chevaliers croient que la donzelle s’en va par là devant eux, car il est impossible de sortir d’un autre côté. Roland y court, Ferragus le suit, et Sacripant n’est pas moins prompt à donner de l’éperon. Angélique retient la bride à sa bête et derrière eux s’avance paisiblement.
Lorsqu’ils furent arrivés, tout courant, à l’endroit où le sentier se perdait dans la forêt, les chevaliers commencèrent à regarder dans l’herbe s’ils ne trouveraient pas quelques traces. Ferragus, qui parmi les plus hautains aurait pu avoir la couronne, se tourna vers les deux autres d’un air farouche, et leur cria : « — D’où venez-vous ?
« Retournez en arrière, ou prenez une autre voie, si vous ne voulez pas rester morts ici. Sachez que je ne souffre pas de compagnon quand il s’agit d’aimer ou de suivre ma dame. — » Roland dit au Circassien : « — Celui-ci pourrait-il s’exprimer autrement, s’il nous avait rencontrés tous les deux parmi les plus viles et les plus timides putains qui aient jamais tiré la laine des quenouilles ? — »
Puis, tourné vers Ferragus, il dit : « — Brute, si je ne tenais compte que tu es sans casque, je t’apprendrais sans retard à connaître si ce que tu as dit est bien ou mal. — » L’Espagnol répondit : « — Pourquoi t’inquiètes-tu de ce qui m’est à moi fort indifférent ? Moi seul, contre vous deux, je suis bon pour soutenir ce que j’ai dit, bien que je sois sans casque. — »
« — Ah ! — dit Roland au roi de Circassie — rends-moi le service de lui prêter ton casque, afin que je le guérisse de sa folie, car je n’en ai jamais vu de semblable à la sienne. — » Le roi répondit : « — Qui serait le plus fou de nous trois ? Si cette proposition te paraît honnête, prête-lui le tien ; je ne serai pas moins capable que toi peut-être de corriger un fou. — »
Ferragus reprit : « — C’est vous qui êtes des imbéciles ; s’il m’eût convenu de porter un casque, vous n’auriez déjà plus les vôtres, car je vous les aurais enlevés malgré vous. Mais pour vous raconter en partie mes affaires, sachez que je vais sans casque, et que j’irai de la sorte, jusqu’à ce que j’aie celui que porte sur sa tête le paladin Roland. — »
« — Donc — répondit en souriant le comte — tu penses pouvoir faire, tête nue, à Roland, ce que celui-ci fit jadis dans Aspromonte au fils d’Agolant ? Je crois, au contraire, moi, que si tu le voyais face à face, tu tremblerais de la tête aux pieds. Loin de songer à vouloir son casque, tu lui donnerais de toi-même les autres armes dont tu es revêtu. — »