L’Espagnol vantard dit : « — Déjà plusieurs fois, j’ai tenu Roland tellement serré, que j’aurais pu facilement lui enlever toutes les armes qu’il avait sur le dos, et non pas seulement son casque. Si je ne l’ai pas fait, c’est qu’alors je n’avais pas formé le dessein que j’ai depuis conçu ; maintenant je l’ai résolu, et j’espère pouvoir l’accomplir sans peine. — »
Roland ne put se contenir plus longtemps ; il cria : « — Menteur, brute de païen, en quel pays, à quel moment m’as-tu tenu en ton pouvoir, les armes à la main ? Ce paladin que tu vas te vantant d’avoir vaincu, c’est moi. Tu pensais qu’il était loin. Or, voyons si tu pourras m’enlever le casque, ou si je suis bon pour t’enlever à toi-même tes autres armes ?
« Je ne veux pas conserver sur toi le moindre avantage. — » Ainsi disant, il délace son casque et le suspend à une branche de hêtre. En même temps, il tire Durandal. Ferragus, sans perdre le moins du monde courage, tire son épée et se met en position, de manière à pouvoir avec elle et avec son écu levé, couvrir sa tête nue.
Les deux guerriers commencèrent par faire décrire un cercle à leurs chevaux, tentant avec le fer le défaut de leurs cuirasses. Il n’y avait pas dans le monde entier un autre couple qu’on eût pu comparer à celui-là. Égaux en force et en vaillance, ils ne pouvaient se blesser ni l’un ni l’autre.
Car vous avez déjà entendu dire, mon seigneur, que Ferragus était invulnérable sur tout le corps, excepté à l’endroit où l’enfant prend sa première nourriture, alors qu’il est encore dans le ventre de sa mère. Jusqu’au jour où la pierre sombre du tombeau lui recouvrit la face, il porta sur cette partie, où il était accessible, sept plaques d’acier de la meilleure trempe.
Le prince d’Anglante était également invulnérable sur tout le corps, hors une partie. Il pouvait être blessé sous la plante des pieds ; mais il la garantissait avec beaucoup de soin et d’art. Le reste de son corps était plus dur que le diamant, si la renommée nous a rapporté la vérité. L’un et l’autre, à la poursuite de leurs entreprises, allaient tout armés, plutôt comme ornement que par besoin.
La bataille devient cruelle, âpre, terrible à voir et pleine d’épouvante. Ferragus, soit qu’il frappe de la pointe ou de la taille, ne porte pas une botte qui ne tombe en plein. Chaque coup de Roland ouvre, rompt ou brise une plaque ou une maille. Angélique, invisible, assiste seule à un pareil spectacle.
Pendant ce temps, en effet, le roi de Circassie, pensant qu’Angélique courait non loin en avant, et voyant Ferragus et Roland aux prises, avait pris le chemin par lequel il croyait que la donzelle s’était échappée quand elle avait disparu à leurs yeux. C’est ainsi que la fille de Galafron fut seule témoin de cette bataille.
Après qu’elle l’eut contemplée quelque temps, saisie d’horreur et d’épouvante, le résultat lui en parut aussi dangereux pour elle d’un côté comme de l’autre. Une nouvelle pensée lui vient alors à l’esprit ; elle se décide à enlever le casque pour voir ce que feront les deux guerriers quand ils s’apercevront qu’il a été enlevé ; elle a toutefois la pensée de ne pas le garder longtemps.
Elle a bien l’intention de le rendre au comte, mais elle veut auparavant s’en amuser un peu. Elle détache le casque, puis elle s’éloigne sans rien leur dire. Elle était déjà loin, avant que l’un d’eux se fût aperçu du larcin, tellement l’un et l’autre étaient embrasés de colère.