« Et que lui, Ariodant, grâce à la valeur qu’il avait montrée à plus d’une reprise dans les combats, et qui avait tourné à la gloire, à l’honneur et au bénéfice du roi et du royaume, avait l’espoir de s’être assez avancé dans la bonne grâce de son seigneur, pour qu’il fût jugé digne par lui d’avoir sa fille pour femme, puisque cela plaisait à celle-ci.
« Puis il dit : « — J’en suis à ce point, et je ne crois pas que personne ne me vienne supplanter. Je n’en cherche pas davantage, et je ne désire pas avoir de témoignage plus marquant de son amour. Et je ne voudrais plus rien, sinon ce qui par Dieu est permis en légitime mariage. Du reste, demander plus serait vain, car je sais qu’en sagesse elle surpasse tout le monde. — »
« Après qu’Ariodant eut exposé avec sincérité ce qu’il attendait comme prix de ses soins, Polinesso, qui déjà s’était proposé de rendre Ginevra odieuse à son amant, commença ainsi : « — Tu es de beaucoup distancé par moi, et je veux que tu l’avoues toi-même, et qu’après avoir vu la source de mon bonheur, tu confesses que moi seul suis heureux.
« Elle dissimule avec toi ; elle ne t’aime ni ne t’estime, et tu te repais d’espérance et de paroles. En outre, elle ne manque pas de se railler de ton amour toutes les fois qu’elle s’entretient avec moi. J’ai de sa tendresse pour moi une bien autre preuve que des promesses ou de simples bagatelles. Et je te la dirai sous la foi du secret, bien que je fisse mieux de me taire.
« Il ne se passe pas de mois, sans que trois, quatre, six et quelquefois dix nuits, je ne me trouve nu dans ses bras, partageant avec elle ce plaisir qu’on goûte dans une amoureuse ardeur. Par là, tu peux voir si à mon bonheur doivent se comparer les babioles que tu donnes comme des preuves. Cède-moi donc la place et pourvois-toi ailleurs, puisque tu vois que tu m’es si inférieur. — »
« — En cela je ne veux pas te croire — lui répond Ariodant — et je suis certain que tu mens. Tu as imaginé en toi-même tous ces mensonges, afin de m’effrayer et de me détourner de mon entreprise. Mais comme ils sont par trop injurieux pour Ginevra, il faut que tu soutiennes ce que tu as dit. Et je veux te montrer sur l’heure que non seulement tu es un menteur, mais encore un traître. — »
« Le duc repartit : « — Il ne serait pas juste que nous en vinssions à bataille pour une chose que je puis, quand il te plaira, te faire voir de tes propres yeux. — » A ces mots, Ariodant reste éperdu ; un frisson lui parcourt tout le corps ; il tremble, et s’il eût cru complètement à ce qu’on lui avait dit, il en serait mort sur-le-champ.
« Le cœur brisé, le visage pâle, la voix tremblante et l’amertume à la bouche, il répondit : « — Quand tu m’auras fait voir une si étonnante aventure, je te promets de renoncer à celle qui t’est si libérale et à moi si avare. Mais je ne veux pas te croire avant de l’avoir vu de mes yeux. — »
« — Quand il en sera temps, je t’avertirai — répliqua Polinesso. — » Et ils se séparèrent. Je crois qu’il ne se passa pas plus de deux nuits sans que j’ordonnasse au duc de venir me voir. Afin donc de déployer les lacs qu’il avait si secrètement préparés, il alla trouver son rival, et lui dit de se cacher la nuit suivante parmi les maisons en ruine, où jamais personne ne venait.
« Et il lui indiqua un endroit juste en face du balcon par lequel il avait l’habitude de monter. Ariodant le soupçonnait de chercher à l’attirer en un lieu où il aurait facilité de lui tendre un guet-apens et de le faire tuer, sous prétexte de lui montrer ce qui, de la part de Ginevra, lui paraissait impossible.