« Il résolut toutefois d’y aller, mais de façon à être aussi fort que son rival, et, dans le cas où il serait assailli, de n’avoir pas à craindre la mort. Il avait un frère prudent et courageux, le plus renommé de toute la cour pour son adresse aux armes et nommé Lurcanio. L’ayant avec lui, il était plus rassuré que s’il avait eu dix autres compagnons.

« Il l’appelle, lui dit de prendre ses armes, et l’emmène avec lui, sans lui avoir confié son secret, car il ne l’avait dit ni à lui ni à aucun autre. Il le place à un jet de pierre loin de lui : «  — Si tu m’entends appeler — lui dit-il — accours ; mais si tu ne m’entends pas t’appeler, ne bouge pas de là si tu m’aimes. —  »

«  — Va toujours et ne crains rien — dit son frère. —  » Rassuré, Ariodant s’en vient alors et se cache dans une maison solitaire, située en face de mon balcon secret. D’un autre côté s’avance le trompeur, le traître, tout joyeux de couvrir Ginevra d’infamie. Il me fait le signe entre nous convenu d’avance, à moi qui de sa fourberie étais tout à fait ignorante.

« Et, moi, avec une robe blanche ornée tout autour de la taille de bandes d’or, ayant sur la tête un filet d’or surmonté de belles fleurs vermeilles, — à la façon dont Ginevra seule avait coutume d’en porter, — dès que j’eus entendu le signal, je parus sur le balcon qui était placé de façon qu’on me découvrait en face et de tous côtés.

« Lurcanio, sur ces entrefaites, craignant que son frère ne soit en péril, ou poussé par ce désir, commun à tous, de chercher à savoir les affaires d’autrui, l’avait suivi tout doucement, se tenant dans l’ombre et le chemin le plus obscur, et s’était caché à moins de dix pas de lui, dans la même maison.

« Moi, qui ne savais rien de toutes ces choses, je vins au balcon, sous les habits que j’ai déjà dits, ainsi que j’y étais déjà venue une ou deux fois sans qu’il en fût rien résulté de fâcheux. Mes vêtements se voyaient distinctement à la clarté de la lune, et comme je suis d’aspect à peu près semblable à Ginevra, on pouvait facilement nous prendre l’une pour l’autre ;

« D’autant plus qu’il y avait un grand espace entre l’endroit où j’étais et les maisons en ruine. Il fut ainsi facile au duc de tromper les deux frères qui se tenaient dans l’ombre. Or, tu penses dans quel désespoir, dans quelle douleur tomba Ariodant. Polinesso s’avance, s’approche de l’échelle que je lui lance, et monte sur le balcon.

« A peine est-il arrivé, je lui jette les bras au cou, car je ne pensais pas être vue ; je l’embrasse sur la bouche et sur toute la figure, comme j’avais coutume de le faire à chacune de ses visites. Lui, plus que d’habitude, affecte de me combler de caresses, afin d’aider à sa fraude. L’autre malheureux, conduit à un si douloureux spectacle, voit tout de loin.

« Il tombe dans une telle douleur, qu’il veut s’arracher la vie. Il pose à terre le pommeau de son épée, et va se jeter sur la pointe. Lurcanio, qui avait vu avec un grand étonnement le duc monter jusqu’à moi, mais sans reconnaître qui c’était, s’apercevant du dessein de son frère, se précipite,

« Et l’empêche de se percer le cœur de sa propre main. S’il avait tardé, ou s’il s’était trouvé un peu plus éloigné, il ne serait pas arrivé à temps et n’aurait pu l’arrêter. «  — Ah ! malheureux frère, frère insensé, — s’écrie-t-il, — as-tu perdu l’esprit que, pour une femme, tu songes à te tuer ? Qu’elles puissent toutes disparaître comme neige au vent !