« Comme tombe le bœuf sous la masse, ainsi tomba le misérable jeune homme. Et cela fut un juste châtiment pour le roi Cymosque, plus que tout autre félon — l’impitoyable roi de Frise est ainsi nommé — qui m’avait tué mes deux frères et mon père ; et qui, pour mieux se rendre maître de mes États, me voulait pour bru, et m’aurait peut-être un jour tuée aussi.
« Avant que l’éveil soit donné, je prends ce que j’ai de plus précieux et de moins lourd ; mon compagnon me descend en toute hâte, par une corde suspendue à la fenêtre, vers la mer où son frère attendait sur le navire qu’il avait acheté en Flandre. Nous livrons les voiles au vent, nous battons l’eau avec les rames, et nous nous sauvons tous, comme il plaît à Dieu.
« Je ne sais si le roi de Frise fut plus affligé de la mort de son fils, qu’enflammé de colère contre moi, lorsque, le jour suivant, il apprit à son retour combien il avait été outragé. Il s’en revenait, lui et son armée, orgueilleux de sa victoire et de la prise de Birène. Et croyant accourir à des noces et à une fête, il trouva tout le monde dans un deuil sombre et funeste.
« La douleur de la mort de son fils, la haine qu’il a contre moi, ne le laissent en repos ni jour ni nuit. Mais, comme les pleurs ne ressuscitent pas les morts, et que la vengeance seule assouvit la haine, il veut employer le temps qu’il devait passer dans les soupirs et dans les larmes, à chercher comment il pourra me prendre et me punir.
« Tous ceux qu’il savait, ou qu’on lui avait dit être mes amis ou m’avoir aidée dans mon entreprise, il les fit mettre à mort, et leurs domaines furent brûlés et ravagés. Il voulut aussi tuer Birène, pensant que je ne pourrais pas ressentir de plus grande douleur. Mais il pensa qu’en le gardant en vie il aurait en main le filet qu’il fallait pour me prendre.
« Toutefois il lui impose une cruelle et dure condition : il lui accorde une année, à la fin de laquelle il lui infligera une mort obscure, si, par la force ou par la ruse, Birène, avec l’aide de ses amis et de ses parents, par tous les moyens qu’il pourra, ne me livre à lui prisonnière. Ainsi sa seule voie de salut est ma mort.
« Tout ce qu’on peut faire pour le sauver, hors me perdre moi-même, je l’ai fait. J’avais six châteaux en Flandre ; je les ai vendus ; et le prix, petit ou grand, que j’en ai retiré, je l’ai employé partie à tenter, par l’intermédiaire de personnes adroites, de corrompre ses gardiens, partie à soulever contre ce barbare, tantôt les Anglais, tantôt les Allemands.
« Mes émissaires, soit qu’ils n’aient rien pu, soit qu’ils n’aient pas rempli leur devoir, m’ont fait de belles promesses et ne m’ont point aidée. Ils me méprisent, maintenant qu’ils m’ont soutiré de l’or. Et le terme fatal approche, après lequel ni force ni trésor ne pourront arriver à temps pour arracher mon cher époux à une mort terrible.
« Mon père et mes frères sont morts à cause de lui ; c’est à cause de lui que mon royaume m’a été enlevé ; pour lui, pour le tirer de prison, j’ai sacrifié les quelques biens qui me restaient, et qui étaient ma seule ressource pour vivre. Il ne me reste plus maintenant qu’à aller me livrer moi-même aux mains d’un si cruel ennemi, afin de le délivrer.
« Si donc il ne me reste plus autre chose à faire, et si je n’ai plus d’autre moyen pour le sauver que d’aller offrir ma vie pour lui, offrir ma vie pour lui me sera cher encore. Mais une seule crainte m’arrête : sais-je si je pourrai conclure avec le tyran un pacte assez solide pour qu’une fois qu’il m’aura en son pouvoir, il ne me trompe pas ?