« Je crains, quand il me tiendra en cage, et qu’il m’aura fait subir tous les tourments, qu’il ne laisse point pour cela aller Birène, afin de m’ôter la satisfaction de l’avoir délivré. Je périrai, mais sa rage ne sera pas satisfaite s’il me fait périr seule, et, quelque vengeance qu’il ait tirée de moi, il n’en fera pas moins ce qu’il voudra du malheureux Birène.
« Or, la raison qui me porte à conférer avec vous au sujet de mes malheurs, et qui fait que je les expose à tous les seigneurs et à tous les chevaliers qui passent près de nous, est simplement pour que quelqu’un me donne l’assurance qu’après que je me serai livrée à mon cruel persécuteur, il ne retiendra pas Birène prisonnier. Je ne veux pas, moi morte, qu’il soit ensuite mis à mort.
« J’ai prié chaque guerrier que j’ai vu, de m’accompagner quand j’irai me remettre entre les mains du roi de Frise. Mais auparavant j’ai exigé qu’il me promît, qu’il me donnât sa foi de faire exécuter l’échange, de façon que, moi livrée, Birène sera à l’instant mis en liberté. De la sorte, quand je serai conduite au supplice, je mourrai contente, certaine que ma mort aura donné la vie à mon époux.
« Jusqu’à ce jour, je n’ai trouvé personne qui veuille m’assurer sur sa foi qu’une fois que je serai au pouvoir du roi, celui-ci remettra Birène en échange, et que je ne me serai pas livrée en vain, tellement chacun redoute cette arme, cette arme contre laquelle il n’est pas, dit-on, de cuirasse qui puisse résister, si épaisse qu’elle soit.
« Mais si chez vous le courage répond à la fière prestance et à l’aspect herculéen, si vous croyez pouvoir m’arracher à Cymosque dans le cas où il manquerait à sa promesse, consentez à m’accompagner lorsque j’irai me remettre en ses mains. Si vous êtes avec moi, je ne craindrai plus qu’une fois que je serai morte, mon seigneur meure aussi. — »
Ici la damoiselle termina son récit qu’elle avait interrompu souvent par ses larmes et ses soupirs. Dès qu’elle eut fermé la bouche, Roland, qui n’hésita jamais à faire le bien, ne se répandit pas en vaines paroles, car, de sa nature, il n’en abusait pas. Mais il lui promit et lui donna sa foi qu’il ferait plus qu’elle ne lui avait demandé.
Son intention n’est pas qu’elle aille se remettre aux mains de son ennemi pour sauver Birène. Il les sauvera bien tous deux, si son épée et sa valeur habituelle ne lui font point défaut. Le jour même, ils se mettent en route, profitant du vent doux et favorable. Le paladin presse le départ, car il désirait se rendre ensuite le plus tôt possible à l’île du monstre.
L’habile pilote dirige sa voile d’un côté et d’autre, à travers les étangs profonds ; il longe successivement toutes les îles de la Zélande, découvrant l’une à mesure qu’on dépasse l’autre. Le troisième jour, Roland descend en Hollande ; mais il ne laisse pas venir avec lui celle qui est en guerre avec le roi de Frise ; Roland veut qu’elle apprenne la mort de ce tyran avant de descendre.
Couvert de ses armes, le paladin s’avance le long du rivage, monté sur un coursier au pelage gris et noir, nourri en Flandre et né en Danemark, et fort et robuste encore plus que rapide. Car, avant de s’embarquer, il avait laissé en Bretagne son destrier, ce Bride-d’Or si beau et si vaillant, qui n’avait pas d’égal, si ce n’est Bayard.
Roland arrive à Dordrecht, et là il trouve la porte gardée par une nombreuse troupe de gens en armes, ainsi qu’on fait toujours pour maintenir une ville suspecte, et surtout quand elle est nouvellement conquise. On venait du reste de recevoir la nouvelle qu’un cousin du prisonnier accourait de Zélande avec une flotte et une armée.