Roland prie un des gardes d’aller dire au roi qu’un chevalier errant désire se mesurer avec lui à la lance et à l’épée ; mais qu’il veut qu’entre eux un pacte soit auparavant conclu : si le roi renverse celui qui l’a défié, on lui livrera la dame qui a tué Arbant, car le chevalier la tient à sa disposition dans un endroit peu éloigné, de manière à pouvoir la lui livrer.
En revanche, il veut que le roi promette, s’il est vaincu dans le combat, de mettre immédiatement Birène en liberté et de le laisser aller où il voudra. Le soldat remplit en toute hâte son ambassade, mais le roi, qui ne connut jamais ni courage ni courtoisie, songe aussitôt à employer la fraude, la tromperie et la trahison.
Il pense qu’en s’emparant du chevalier, il aura par-dessus le marché la dame qui l’a si fort outragé, si elle est véritablement à sa disposition et si le soldat a bien entendu. Par divers sentiers aboutissant à d’autres portes que celle où il était attendu, il fait sortir trente hommes, qui, après un long détour et en se cachant, vont s’embusquer derrière le paladin.
En attendant, le traître fait engager des pourparlers, jusqu’à ce qu’il ait vu les cavaliers et les fantassins arrivés à l’endroit où il veut. Ensuite, il sort lui-même par la porte à la tête d’un nombre égal de soldats. Comme le chasseur expérimenté a coutume de cerner les bois de tous côtés, ou comme, près du Volana[54], le pêcheur entoure les poissons d’un long filet,
De même, le roi de Frise prend ses mesures pour que le chevalier ne puisse fuir par aucun côté. Il veut le prendre vivant et non d’une autre façon. Et il croit le faire si facilement, qu’il n’apporte pas avec lui cette foudre terrestre, avec laquelle il fait de si nombreuses victimes, car ici elle ne lui semble pas nécessaire, puisqu’il veut faire un prisonnier et non donner la mort.
Comme le rusé oiseleur, qui conserve vivants les premiers oiseaux pris, afin d’en attirer par leur jeu et par l’appeau une plus grande quantité, ainsi voulait faire en cette circonstance le roi Cymosque. Mais Roland n’était pas un de ces oiseaux qui se laissent prendre du premier coup, et il eut bien vite rompu le cercle qu’on avait fait autour de lui.
Le chevalier d’Anglante abaisse sa lance et se précipite au plus épais de la troupe. Il en transperce un, puis un autre, et un autre, et un autre, tellement qu’ils semblent être de pâte ; à la fin il en enfile six, et il les tient tous embrochés à sa lance ; et comme elle ne peut plus en contenir, il laisse retomber le septième, mais si grièvement blessé qu’il meurt du coup.
Non autrement, on voit, le long des fossés et des canaux, les grenouilles frappées aux flancs et à l’échine par l’habile archer, jusqu’à ce que d’un côté et de l’autre sa flèche soit toute pleine et qu’on ne puisse plus en mettre. La lance de Roland se rompt sous le poids, et il se jette avec son épée au milieu de la bataille.
Sa lance rompue, il saisit son épée, celle qui jamais ne fut tirée en vain. Et à chaque coup, de la taille ou de la pointe, il extermine tantôt un fantassin, tantôt un cavalier. Partout où il touche, il teint en rouge, l’azur, le vert, le blanc, le noir, le jaune. Cimosque se lamente de n’avoir pas avec lui la canne et le feu, alors qu’ils lui seraient le plus utiles.
Et avec de grands cris et de grandes menaces, il ordonne qu’on les lui apporte ; mais on l’écoute peu, car quiconque a pu se sauver dans la ville, n’a plus l’audace d’en sortir. Le roi Frison qui voit fuir tous ses gens, prend le parti de se sauver, lui aussi. Il court à la porte et veut faire lever le pont, mais le comte le suit de trop près.