Le roi tourne les épaules et laisse Roland maître du pont et des deux portes. Il fuit et gagne tous les autres en vitesse, grâce à ce que son coursier court plus vite. Roland ne prend pas garde à la vile plèbe ; il veut mettre à mort le félon et non les autres. Mais son destrier ne court pas assez vite pour atteindre celui qui fuit comme s’il avait des ailes.

Par une voie, ou par une autre, Cimosque se met bien vite hors de vue du paladin. Mais il ne tarde pas à revenir avec des armes nouvelles. Il s’est fait apporter le tube de fer creux et le feu, et tapi dans un coin, il attend son ennemi comme le chasseur à l’affût, avec son épieu et ses chiens, attend le sanglier féroce qui descend détruisant tout sur son passage,

Brisant les branches et faisant rouler les rochers. Partout où se heurte son front terrible, il semble que l’orgueilleuse forêt croule sous la rumeur, et que la montagne s’entr’ouvre. Cimosque se tient à son poste, afin que l’audacieux comte ne passe pas sans lui payer tribut. Aussitôt qu’il l’aperçoit, il touche avec le feu le soupirail du tube, et soudain celui-ci éclate.

En arrière, il étincelle comme l’éclair ; par devant, il gronde et lance le tonnerre dans les airs. Les murs tremblent, le terrain frémit sous les pieds. Le ciel retentit de l’effroyable son. Le trait ardent, qui abat et tue tout ce qu’il rencontre et n’épargne personne, siffle et grince. Mais, comme l’aurait voulu ce misérable assassin, il ne va pas frapper le but.

Soit précipitation, soit que son trop vif désir de tuer le baron lui ait fait mal viser ; soit que son cœur tremblant comme la feuille ait fait trembler aussi son bras et sa main ; soit enfin que la bonté divine n’ait pas voulu que son fidèle champion fût si tôt abattu, le coup vint frapper le ventre du destrier et l’étendit par terre, d’où il ne se releva plus jamais.

Le cheval et le cavalier tombent à terre, le premier lourdement, le second en la touchant à peine, car il se relève si adroitement et si légèrement, que sa force et son haleine en semblent accrues. Comme Antée, le Libyen, qui se relevait plus vigoureux après avoir touché le sol, tel se relève Roland, et sa force paraît avoir doublé en touchant la terre.

Que celui qui a vu tomber du ciel le feu que Jupiter lance avec un bruit si horrible, et qui l’a vu pénétrer dans un lieu où sont renfermés le soufre et le salpêtre, alors que le ciel et la terre semblent en feu, que les murs éclatent et que les marbres pesants et les rochers volent jusqu’aux étoiles,

Se représente le paladin après qu’il se fut relevé de terre. Il se redresse avec un air si terrible, si effrayant et si horrible à la fois, qu’il aurait fait trembler Mars dans les cieux. Le roi frison, saisi d’épouvante, tourne bride en arrière pour fuir. Mais Roland l’atteint plus vite qu’une flèche n’est chassée de l’arc.

Et ce qu’il n’avait pas pu faire auparavant à cheval, il le fera à pied. Il le suit si rapidement, que celui qui ne l’a pas vu ne voudrait point le croire. Il le rejoint après un court chemin ; il lève l’épée au-dessus du casque et lui assène un tel coup, qu’il lui fend la tête jusqu’au col, et l’envoie rendre à terre le dernier soupir.

Soudain voici que de l’intérieur de la cité s’élève une nouvelle rumeur, un nouveau bruit d’armes. C’est le cousin de Birène, qui, à la tête des gens qu’il avait amenés de son pays, voyant la porte grande ouverte, a pénétré jusqu’au cœur de la ville encore sous le coup de l’épouvante où l’avait plongée le paladin, et qui la parcourt sans trouver de résistance.