La population fuit en déroute, sans s’informer de ce que sont ces nouveaux venus, ni de ce qu’ils veulent. Mais, quand on s’est aperçu à leurs vêtements et à leur langage que ce sont des Zélandais, on demande la paix et on arbore le drapeau blanc, et l’on informe celui qui les commande qu’on veut l’aider contre les Frisons qui retiennent son duc prisonnier.
Car la population avait toujours été hostile au roi de Frise et à ses compagnons, non seulement parce qu’il avait fait périr leur ancien seigneur, mais surtout parce qu’il était injuste, impitoyable et rapace. Roland s’interpose en ami entre les deux partis, et rétablit la paix entre eux. Les deux troupes réunies ne laissèrent pas un Frison sans le tuer ou le faire prisonnier.
On jette à terre les portes des prisons, sans prendre la peine de chercher les clefs. Birène fait voir au comte, par ses paroles de gratitude, qu’il connaît quelle obligation il lui a. Puis, ils vont ensemble, accompagnés d’une foule nombreuse, vers le navire où attend Olympie. Ainsi s’appelait la dame à qui, comme de droit, la souveraineté de l’île était rendue.
Celle-ci avait amené Roland sans penser qu’il ferait tant pour elle ; il lui paraissait suffisant qu’il sauvât son époux, en l’abandonnant elle seule au péril. Elle le révère et l’honore, et tout le peuple avec elle. Il serait trop long de raconter les caresses que lui prodigue Birène, et celles qu’elle lui rend, ainsi que les remerciements que tous deux adressent au comte.
Le peuple remet la damoiselle en possession du trône paternel, et lui jure fidélité. Après s’être unie à Birène d’une chaîne qu’Amour doit rendre éternelle, elle lui donne le gouvernement de l’État et d’elle-même. Et celui-ci confie le commandement des forteresses et des domaines de l’île à son cousin.
Car il avait résolu de retourner en Zélande et d’emmener sa fidèle épouse avec lui, prétendant qu’il voulait tenter la conquête de la Frise, et qu’il avait un gage de succès qu’il appréciait fort, à savoir la fille du roi Cymosque, trouvée parmi les nombreux prisonniers qu’on avait faits.
Il prétendit aussi qu’il voulait la donner pour femme à son frère encore mineur. Le sénateur romain partit le même jour que Birène mit à la voile ; et il ne voulut emporter de tant de dépouilles gagnées par lui rien autre chose que cet instrument qui, comme nous l’avons dit, produisait tous les effets de la foudre.
Son intention, en le prenant, n’était pas d’en user pour sa défense, car il avait toujours estimé qu’il n’appartenait qu’à une âme lâche de se lancer dans une entreprise quelconque avec un avantage sur son adversaire. Mais il voulait la jeter dans un lieu où elle ne pourrait plus jamais nuire à personne. C’est pourquoi il emporta avec lui la poudre, les balles et tout ce qui servait à cette arme.
Et, dès qu’il fut sorti du port, et qu’il se vit arrivé à l’endroit où la mer était la plus profonde, de sorte que, sur l’un et l’autre rivage, on n’apercevait aucun signe lointain, il la prit et dit : « — Afin que plus jamais chevalier ne se confie à toi, et que le lâche ne se puisse vanter de valoir plus que le brave, reste engloutie ici.
« O maudite, abominable invention, forgée au plus profond du Tartare par les mains mêmes du malin Belzébuth, dans l’intention de couvrir le monde de ruines, je te renvoie à l’enfer d’où tu es sortie. — » Ainsi disant, il la jette dans l’abîme, pendant que les voiles, gonflées par le vent, le poussent sur le chemin de l’île cruelle.