Fleur-de-Lys cherche en vain Brandimart du matin au soir. Elle fait un long chemin loin de lui, loin de lui qui est déjà retourné à Paris. Elle va si loin, par monts et par vaux, qu’elle arrive au passage d’une rivière où elle voit et reconnaît le malheureux paladin. Mais disons d’abord ce qu’il advint de Zerbin.

Laisser Durandal en de telles mains lui semble la pire de ses douleurs, bien qu’il puisse à peine se tenir à cheval, tellement il a perdu et tellement il perd de sang. Au bout d’un moment, la chaleur l’abandonne avec la colère, et ses souffrances augmentent à tel point qu’il sent la vie lui manquer.

Sa faiblesse l’empêche d’aller plus loin et l’oblige à s’arrêter près d’une fontaine. La damoiselle inconsolable ne sait ce qu’elle doit faire ou dire pour le secourir. Elle le voit mourir faute de soins, car le lieu où ils sont est trop éloigné de toute cité pour qu’un médecin puisse y venir et, par pitié ou à prix d’argent, panse le blessé.

Elle ne sait que se lamenter en vain et accuser la fortune et le ciel de cruauté et de barbarie. «  — Hélas ! — disait-elle — pourquoi ne m’avez-vous pas noyée quand je voguais sur l’Océan ? —  » Zerbin, qui a tourné vers elle ses yeux languissants, est plus désespéré de la voir se lamenter ainsi, que de la souffrance tenace et forte qui l’a conduit aux portes de la mort.

«  — Mon cœur — lui disait-il — consentez à m’aimer encore quand je serai mort, car c’est de vous laisser seule et sans appui qui me chagrine, et non point de mourir. S’il m’était arrivé de terminer ma vie vous sachant en sûreté, je serais mort heureux et plein de joie d’expirer sur votre sein.

« Mais puisque mon destin injuste et dur veut que je vous laisse aux mains de je ne sais qui, je jure par cette bouche, par ces yeux, par cette chevelure qui m’ont enchaîné, que je vais désespéré dans l’enfer profond et obscur, où la pensée que je vous ai ainsi laissée sera plus cruelle que tous les tourments qui peuvent y être. —  »

A ces mots, la désespérée Isabelle incline son visage ruisselant de pleurs, et collant sa bouche à celle de Zerbin, pâle comme une rose qu’on a oublié de cueillir et qui se flétrit sur la tige ombreuse, elle dit : «  — Ne croyez pas, ô ma vie, faire sans moi ce suprême voyage.

« De cela, ô mon cœur, n’ayez aucune crainte ; je vous suivrai au ciel ou dans l’enfer. Il faut que nos deux âmes s’envolent et partent ensemble, et soient ensemble réunies dans l’éternité. Je n’aurai pas plus tôt vu vos yeux se fermer, que la douleur me tuera, et si la douleur ne peut le faire, je vous jure qu’avec cette épée je me percerai la poitrine.

« J’espère que nos corps seront plus heureux, nous morts, que pendant notre vie. Quelqu’un passera sans doute par ici et, mû de pitié, leur donnera une même sépulture. —  » Ainsi disant, elle recueille de ses lèvres décolorées, le souffle vital que la mort va ravir ; elle attend jusqu’à ce qu’il en reste le moindre vestige.

Zerbin, renforçant sa voix débile, dit : «  — Je vous prie et vous supplie, ô ma déesse, par cet amour que vous me témoignâtes quand vous abandonnâtes pour moi le rivage paternel, et si je puis ordonner, je vous ordonne de vivre pendant tout le temps qu’il plaira à Dieu. N’oubliez pas, quoi qu’il arrive, que je vous ai aimée autant qu’on peut aimer.