« Dieu vous enverra sans doute un protecteur pour vous préserver de toute mauvaise rencontre, comme il fit quand il conduisit le sénateur romain à la caverne pour vous en arracher. Ainsi sa bonté vous a secourue jadis sur mer et contre l’infâme Biscayen. Et s’il advient que par la suite vous deviez mourir, alors vous pourrez choisir la mort la plus douce. —  »

Ces dernières paroles furent prononcées si bas qu’à peine, je crois, elles purent être entendues. Zerbin s’éteignit comme une lumière vacillante à qui la cire ou tout autre aliment contenu en elle vient à manquer. Qui pourra dire la douleur de la jeune fille, quand elle vit son cher Zerbin rester pâle, immobile et froid comme glace entre ses bras ?

Elle se jette sur le corps sanglant et le baigne de larmes abondantes. Ses cris font retentir à plusieurs milles les bois et la campagne. Elle déchire, elle frappe, elle meurtrit ses joues et son sein ; elle arrache sa belle chevelure d’or, appelant toujours en vain le nom aimé.

La douleur l’avait jetée dans une telle rage, dans une fureur telle, qu’elle aurait tourné contre elle-même l’épée de Zerbin, peu soucieuse d’obéir à son amant, si un ermite qui avait coutume de venir souvent à la fontaine, dont sa cellule n’était pas très éloignée, n’était survenu et ne s’était opposé à son dessein.

Le vénérable vieillard, qui unissait à la bonté une prudence naturelle, et qui était plein de charité et d’éloquence, finit, par ses exhortations persuasives, à rendre le calme à la dolente jeune fille. Il lui met sous les yeux, comme un miroir, les femmes du Nouveau et de l’Ancien Testament.

Puis il lui démontre comment en Dieu seul chacun trouve le vrai contentement, et que toutes les autres espérances humaines sont passagères, périssables et de peu de durée. Il lui dit tant de choses qu’il la fait revenir de son cruel dessein, et lui fait naître le désir de consacrer le reste de sa vie au service de Dieu.

Non pas qu’elle pense à oublier jamais le grand amour qu’elle a eu pour Zerbin, ni à abandonner sa dépouille. Elle veut au contraire l’avoir auprès d’elle la nuit et le jour, partout où elle sera, partout où elle ira. Avec l’aide de l’ermite, plus vigoureux et plus fort que son âge ne l’indique, elle charge Zerbin sur le destrier qui semble triste lui-même, et tous deux s’avancent pendant plusieurs jours à travers la forêt.

Le prudent vieillard ne voulut pas se retirer, seul à seule avec la belle jeune fille, dans la caverne sauvage où il avait, non loin de là, sa cellule solitaire. Il se disait à part lui : «  — Il y a danger de tenir dans une seule main la paille et la flamme. —  » Il ne se fiait point non plus à son âge ni à sa sagesse, pour risquer une semblable épreuve.

Il lui vint à la pensée de conduire Isabelle en Provence, près de Marseille, dans un château où se trouvait un monastère de saintes femmes, riche et bel édifice. Pour emporter le corps du chevalier, il fit construire dans un château qu’ils rencontrèrent sur leur route, un cercueil long et large, et bien calfeutré avec de la poix.

Pendant plusieurs jours, ils parcoururent un long espace, choisissant toujours les lieux les plus déserts, afin de passer inaperçus dans ce pays où tout présentait l’image de la guerre. A la fin, le passage leur fut barré par un chevalier qui les accabla d’outrages et d’injures. J’en parlerai en son lieu ; pour le moment, je retourne au roi de Tartarie.