« Elle arriva un jour près d’une fontaine ombreuse. Se trouvant fatiguée, elle descendit de cheval, délaça son casque et s’endormit sur l’herbe tendre. Je ne crois pas, en vérité, qu’on puisse inventer une fable aussi intéressante que cette histoire véridique. Soudain arriva Fleur-d’Épine, dame d’Espagne, qui était venue pour chasser dans le bois.

« En voyant ma sœur revêtue entièrement de son armure, excepté le visage, et portant l’épée en guise de quenouille, elle la prit pour un chevalier. A force de considérer sa figure et ses grâces viriles, elle s’en sentit le cœur épris. Elle l’invita à la suivre à la chasse, et parvint à l’attirer loin de ses compagnons, dans l’endroit le plus touffu.

« Seule avec elle en ce lieu solitaire où elle ne craint pas d’être surprise, elle lui découvre peu à peu, par ses gestes et ses paroles, la blessure dont son cœur est atteint. Ses yeux ardents et ses soupirs enflammés montrent son âme consumée de désir. Tantôt son visage pâlit ; tantôt il se colore d’une vive rougeur ; enfin elle se hasarde à prendre un baiser.

« Ma sœur s’était bien aperçue que la dame s’était trompée à son endroit. Ne pouvant lui venir en aide, en cette circonstance, elle se trouvait dans un grand embarras. Il vaut mieux, pensa-t-elle, la détromper de sa fausse croyance, et me faire connaître pour une femme gentille, que de me laisser passer pour un homme ridicule.

« Et elle disait vrai ; car c’eût été vraiment une infamie de la part d’un homme, de rester comme un marbre devant une si belle dame, pleine de grâces et d’agaceries, et de se borner à la payer de paroles, en tenant l’aile basse comme un coucou. De son air le plus aimable, ma sœur lui explique comme quoi elle est une damoiselle ;

« Qu’elle cherche à acquérir la gloire des armes, comme jadis Hippolyte et Camille. Elle lui dit qu’elle était née en Afrique, sur le bord de la mer, dans la cité d’Arzille[18], et que, dès sa plus tendre enfance, elle avait été habituée à manier l’écu et la lance. Cette confidence n’amortit pas une étincelle du feu qui consumait la dame énamourée. Le remède venait trop tard pour guérir la plaie faite par le trait qu’Amour avait enfoncé si profondément.

« Le visage de Bradamante ne lui en paraît pas moins beau, son regard moins doux, ses manières moins séduisantes. Elle ne peut reprendre possession de son cœur qui déjà ne lui appartient plus. En voyant ma sœur sous cet habit, il lui semble impossible de ne pas se consumer de désir pour elle, et quand elle songe que c’est une femme, elle soupire, elle pleure, et montre une douleur immense.

« Quiconque aurait ce jour-là été témoin de son désespoir et de ses pleurs, aurait pleuré avec elle. «  — Quels tourments — disait-elle — furent jamais plus cruels que les miens ? A tout autre amour, coupable ou permis, je pourrais espérer une fin désirée ; je saurais séparer la rose de ses épines. Seul mon désir est sans espoir.

« Si tu voulais, Amour jaloux de mon heureux destin, me faire sentir tes rigueurs, ne pouvais-tu te contenter de me faire subir les maux ordinaires aux autres amants ? Parmi les hommes, ni parmi les animaux, je n’ai jamais vu une femelle s’éprendre d’amour pour une autre femelle. Une femme ne paraît point belle aux autres femmes, pas plus que la biche à la biche et la brebis à la brebis.

« Sur la terre, dans les airs, au sein des ondes, je suis seule à souffrir une telle cruauté de ta part, et tu as voulu, en agissant ainsi, montrer, par une funeste erreur, jusqu’où peut aller ton pouvoir. L’épouse du roi Ninus, qui aima son fils, éprouva un désir impie et coupable ; il en fut de même pour Myrrha, qui aima son père, et pour Pasiphaë, la Crétoise, qui s’éprit d’un taureau. Mais mon désir est plus extravagant encore qu’aucun de ceux-là.