« Dans les cas que je viens de citer, la femelle prit toujours un mâle pour objet de ses désirs ; elle pouvait espérer les satisfaire, et, comme je l’ai entendu dire, elle y réussit en effet. Pasiphaë entra dans une vache de bois ; les autres arrivèrent à leur but par des moyens variés. Mais quand bien même Dédale me prêterait son ingénieux concours, il ne pourrait délier ce nœud fait par la nature, cette maîtresse souveraine et trop prévoyante. — »
« Ainsi se plaint, se consume, gémit la belle dame, sans pouvoir apaiser son ennui. Tantôt elle se frappe le visage, tantôt elle s’arrache les cheveux, cherchant à se venger d’elle-même. Ma sœur, toute contristée d’une telle douleur, en pleure de pitié. Elle s’efforce de la détourner de son fol et vain désir ; mais elle ne réussit pas et ses paroles sont vaines.
« Fleur-d’Épine, qui réclame un secours et non des consolations, se lamente et se plaint de plus en plus. Déjà le jour approchait de sa fin, et le soleil rougissait tout l’occident. Il était l’heure de chercher un abri, si l’on ne voulait point passer la nuit dans le bois. La dame invita Bradamante à venir avec elle dans sa demeure qui était peu éloignée de là.
« Ma sœur ne sut pas lui refuser cette faveur, et elles vinrent toutes les deux dans ce lieu même où la populace scélérate et félonne m’aurait jeté au feu, si tu n’étais arrivé. Dès qu’elles furent rentrées dans le palais, la belle Fleur-d’Épine combla ma sœur de caresses, et lui ayant donné des vêtements de femme, la fit reconnaître à chacun pour une dame,
« Afin que personne, arguant de son aspect viril, ne pût en prendre prétexte pour la blâmer. Elle espérait aussi que, les vêtements d’homme portés par Bradamante ayant causé son mal, elle pourrait, en la voyant sous son aspect véritable, chasser de son esprit la pensée qui l’obsédait.
« Elles partagèrent le même lit, mais leur repos fut loin d’être le même, car l’une dormit tranquillement, tandis que l’autre ne cessa de pleurer et de gémir, sentant son désir de plus en plus impérieux. Et si parfois le sommeil la prenait, il lui semblait, dans un songe aussi rapide que trompeur, que le ciel l’avait exaucée, et avait changé le sexe de Bradamante.
« Comme le malade brûlé par une soif ardente, s’il vient à s’endormir avec cette envie qui le consume, se voit, dans son sommeil troublé et inquiet, entouré d’eaux de toutes parts, ainsi Fleur-d’Épine s’imagine dans son rêve que son désir est satisfait. Elle se réveille, et veut s’assurer aussitôt de la main si c’est la vérité, mais, hélas ! elle se convainc toujours que ce n’est qu’un vain songe.
« Que de prières, que de vœux elle adressa, pendant cette nuit, à Mahomet et à tous les dieux, pour leur demander de changer, par un miracle éclatant, le sexe de sa compagne ! Mais tous ses vœux restèrent sans effet. Peut-être même le ciel se riait-il d’elle. La nuit s’acheva enfin, et Phébus, montrant sa blonde tête hors de la mer, vint rendre la lumière au monde.
« Dès que le jour eut paru, et qu’elles eurent quitté le lit, Fleur-d’Épine sentit redoubler sa douleur, car Bradamante, désireuse de sortir d’un pareil embarras, parlait déjà de partir. La gente damoiselle veut qu’en partant elle accepte en don un magnifique genêt, tout harnaché d’or, et une soubreveste richement brodée de sa propre main.
« Fleur-d’Épine, après l’avoir accompagnée pendant quelque temps, rentra toute en pleurs dans son château. Ma sœur, ayant pressé le pas, arriva le même jour à Montauban. Nous tous, ses frères, ainsi que notre pauvre mère, nous l’entourâmes en lui faisant fête, car, n’ayant pas reçu depuis longtemps de ses nouvelles, nous étions fort inquiets, et nous craignions qu’elle ne fût morte.