Il frappe, il transperce, il culbute, il renverse, il taille, il fend tous ceux qui lui font obstacle ou lui résistent. Dardinel, qui s’aperçoit de son désir, est prompt à vouloir le satisfaire. Mais la multitude l’arrête aussi, et s’oppose à son dessein. Tandis que l’un extermine les Maures, l’autre fait un massacre des Écossais, des Anglais et des Français.
La Fortune ne leur permit point de se rencontrer de toute cette journée. Elle réservait l’un d’eux pour une main plus fameuse, et l’homme évite rarement son arrêt. Voici qu’elle amène Renaud de ce côté, afin que Dardinel ne puisse échapper à la mort ; voici Renaud qui vient ; la Fortune le conduit ; c’est à lui qu’elle accorde l’honneur de tuer Dardinel.
Mais c’est assez parler des glorieux faits d’armes qui se passent dans le Ponant. Il est temps que je retourne à Griffon, que j’ai laissé plein de colère et d’indignation, chassant tumultueusement devant lui la populace affolée de terreur. Le roi Norandin était accouru à cette grande rumeur, suivi d’une troupe de plus de mille hommes d’armes.
Le roi Norandin, avec son escorte armée, voyant tout le peuple s’enfuir, accourt à la porte qu’il fait ouvrir aussitôt son arrivée, et devant laquelle il range ses gens en bataille. Pendant ce temps, Griffon, après avoir chassé loin de lui la foule lâche et sotte, avait de nouveau endossé l’armure déshonorée, la seule qui se trouvât à sa portée.
Tout près était un temple aux murailles hautes et fortes, et entouré d’un fossé profond. Il s’établit solidement en tête du pont-levis, de façon qu’on ne puisse pas l’entourer. Soudain, voici qu’un gros escadron sort par la porte, poussant des cris et des menaces. L’intrépide Griffon ne bouge pas de place, et paraît peu effrayé.
Dès qu’il voit cette troupe à peu de distance, il s’élance sur la route à sa rencontre. Il en fait un grand carnage, une vraie boucherie, frappant de son épée qu’il tient dans ses deux mains. Puis il court se reposer sur le pont étroit ; mais il ne laisse pas languir longtemps ses adversaires ; il fait une nouvelle et sanglante sortie, et revient à son poste d’observation, laissant toujours après lui d’horribles traces de son passage.
Il renverse à gauche, à droite, piétons et cavaliers. Ce combat exaspère la population tout entière soulevée contre lui. A la fin, Griffon craint d’être submergé, tellement il voit croître la mer humaine qui l’entoure de tous côtés ; déjà, il est blessé à l’épaule et à la cuisse gauche, et l’haleine commence à lui manquer.
Mais la vertu, qui n’abandonne jamais les siens, lui fait trouver grâce auprès de Norandin. Le roi sent le doute l’envahir, en voyant tant de gens morts, ou couverts de blessures qu’on croirait faites par la main d’Hector ; il comprend que celui auquel il a fait subir un indigne traitement est un très excellent chevalier.
Puis, quand il est plus près, et qu’il voit en face celui qui a mis à mort ses gens dont il a fait devant lui un horrible monceau ; quand il voit l’eau du fossé toute souillée de sang, il lui semble être en présence d’Horace défendant seul un pont contre toute l’armée toscane. Pour son propre honneur, et pour qu’il ne lui en coûte pas plus cher, il fait, et cela sans peu de peine, retirer les siens.
Et levant la main nue et sans armes, signe habituel de trêve ou de paix, il dit à Griffon : « — Je ne puis que reconnaître mes torts et déclarer que je suis fâché de ce qui est arrivé. C’est mon peu de jugement, et les instigations d’autrui, qui m’ont fait tomber dans une telle erreur. Le traitement que je croyais faire subir au plus vil guerrier du monde, je l’ai fait subir au plus noble.