« Mais l’injure et l’affront qui t’ont été faits aujourd’hui par erreur sont bien égalés, je devrais plutôt dire effacés et surpassés, par la gloire que tu viens d’acquérir. Cependant je te donnerai promptement, selon mon savoir et ma puissance, toute satisfaction, quand je connaîtrai comment je peux le faire, soit en t’offrant de l’or, soit en te donnant des châteaux et des villes.
« Demande-moi la moitié de ce royaume ; je suis prêt à t’en rendre aujourd’hui possesseur. Et ta haute valeur ne te rend pas seulement digne d’une telle récompense, mais elle t’a gagné mon cœur. Donne-moi ta main en signe de foi et d’éternelle amitié. — » A ces mots, il descend de cheval, et tend à Griffon la main droite.
Griffon voyant le roi venir à lui, d’un air ami, pour lui jeter les bras autour du cou, laisse tomber son épée et sa colère, et embrasse respectueusement Norandin sous la hanche. Le roi s’aperçoit alors que son sang coule de deux blessures ; il fait aussitôt venir un médecin ; puis il fait doucement transporter le blessé dans la ville, où il lui offre l’hospitalité dans son royal palais.
Griffon blessé y reste quelques jours avant de pouvoir reprendre ses armes. Mais je le laisse pour retourner en Palestine, vers son frère Aquilant et vers Astolphe. Après que Griffon eut quitté les murs sacrés, ils l’avaient cherché plus d’un jour dans tous les endroits consacrés de Jérusalem et dans beaucoup d’autres plus éloignés de la cité.
Or ni l’un ni l’autre n’avaient pu trouver quelqu’un qui sût ce qu’était devenu Griffon. Mais ce pèlerin grec, en s’entretenant avec eux, vint les mettre sur la voie, en leur disant qu’Origile avait pris le chemin d’Antioche, en Syrie, accompagnée d’un nouvel amant qui était de ce pays, et pour lequel elle s’était embrasée d’un feu subit.
Aquilant lui demanda s’il avait annoncé cette nouvelle à Griffon, et le Grec le lui ayant affirmé, il comprit aussitôt le but et le motif de son départ. Il était évident qu’il avait suivi Origile à Antioche, dans l’intention de l’enlever des mains de son rival, et de tirer de celui-ci une grande et mémorable vengeance.
Aquilant ne souffrit pas que son frère allât seul et sans lui à la poursuite d’une pareille entreprise. Il prit ses armes, et suivit les traces de Griffon. Mais auparavant il pria le duc de retarder son retour en France et dans le palais de ses pères, jusqu’à ce qu’il fût revenu d’Antioche. Puis il descendit à Jaffa, où il s’embarqua, la voie de mer lui paraissant et meilleure et plus courte.
Le vent de siroco, qui soufflait en ce moment sur mer avec une grande violence, lui fut tellement favorable, que le jour suivant il vit la terre de Sûr, et le lendemain celle de Saphet. Il passa devant Beyrouth et Zibelet, et laissant Chypre assez loin à sa gauche, il se dirigea droit vers Tortosa de Tripoli, Laodicée et le golfe de Laias.
Là, le pilote tourna la proue du navire vers le Levant, et, après une marche rapide, arriva à l’embouchure de l’Oronte, où, choisissant son heure, il put pénétrer. Aquilant fit aussitôt jeter un pont, mit pied à terre, et partit, monté sur son vigoureux destrier. Il chemina sur la rive du fleuve jusqu’à ce qu’il fût arrivé à Antioche.
Il s’informa aussitôt de Martan, et apprit qu’il s’en était allé, avec Origile, à Damas où devait avoir lieu un solennel tournoi d’après un ordre royal. Certain que son frère l’y avait suivi, il partit le jour même d’Antioche, mais sans prendre cette fois la voie de mer, tant il était pressé du désir de le rejoindre.