Il dirige les enseignes vers ses logements qui sont entourés de remparts et de fossés, suivi de Stordilan, du roi d’Andalousie et des Portugais, réunis en forte colonne. Il envoie dire au roi de Barbarie de se retirer du mieux qu’il pourra, et que, s’il peut en ce jour sauver sa personne et son camp, il n’aura pas fait peu de chose.

Le roi qui se trouvait fort embarrassé lui-même et qui n’espérait plus revoir jamais Biserte, la fortune ne s’étant jamais montrée si cruelle et si brutale envers lui, se réjouit d’apprendre que Marsile a réussi à mettre en sûreté une partie de son armée. Il commence à opérer sa retraite, fait reculer les bannières et sonner le rassemblement.

Mais la plupart de ses gens, en pleine déroute, n’écoutent ni les trompettes, ni les tambours. Leur affolement, leur lâcheté sont tels, qu’on en vit bon nombre se noyer dans la Seine. Le roi Agramant veut les rallier ; il a avec lui Sobrin, et tous deux vont courant de côté et d’autre, et s’efforcent, avec l’aide des chefs, de regagner le camp en bon ordre.

Mais pas plus le roi que Sobrin, ni qu’aucun chef, ne peut parvenir, soit par prières, soit par menaces, soit par force, à en rallier seulement le tiers, bien loin de pouvoir les ramener tous là où s’en vont les enseignes mal suivies. Pour un qui reste, non sans courir de grands dangers, deux sont morts ou en fuite ; les uns sont blessés en pleine poitrine, les autres dans le dos ; tous sont accablés de fatigue.

En proie à la terreur, ils se laissent chasser jusqu’aux portes de leur camp fortifié, qui n’aurait même pas pu les protéger suffisamment — car Charles savait saisir l’occasion par les cheveux quand elle se présentait à lui — si la nuit n’était venue. La nuit, pleine de ténèbres et qui apaise toute chose, arrête la poursuite.

Elle avait peut-être été avancée par l’Éternel qui eut pitié de sa créature. Le sang ruisselait par la campagne, et courait comme un grand fleuve, inondant les routes. On compta quatre-vingt-dix mille combattants passés en ce jour au fil de l’épée. Les villageois et les loups, sortis de leurs repaires, vinrent les dépouiller et les dévorer pendant la nuit.

Charles ne rentre pas dans la ville ; il campe en dehors, à côté de l’ennemi, dont il fait entourer le camp de feux gigantesques, comme s’il voulait l’assiéger. Les païens s’empressent de creuser la terre et d’élever des remparts et des bastions. Leurs gardes veillent, et ne quittent pas leurs armes de toute la nuit.

Toute la nuit, dans les logements des Sarrasins peu rassurés, ce ne sont que pleurs, gémissements, lamentations ; mais on les étouffe le plus que l’on peut. Les uns pleurent leurs amis, leurs parents morts et abandonnés sur le champ de bataille ; les autres gémissent sur leurs propres blessures et sur leur situation. Mais tous redoutent un avenir plus terrible.

Deux Maures, d’une obscure origine et nés à Ptolémaïs, donnèrent en ces circonstances un exemple de dévouement rare et digne d’être enregistré par l’histoire. Ils se nommaient Cloridan et Médor. Dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, ils avaient fidèlement servi Dardinel, et étaient passés en France avec lui.

Cloridan, chasseur depuis son enfance, était robuste et agile. Médor avait sur la joue les couleurs blanches et vermeilles, la grâce du jeune âge. Parmi tous ses compagnons, nul n’avait le visage plus agréable et plus beau. Avec ses yeux noirs et sa chevelure d’or crespelée, il ressemblait à un des anges du chœur céleste.